Orhan Pamuk

« Pour nous, la France a été la porte d’un autre monde »

Philippe Labro a rencontré le grand romancier turc, Prix Nobel de littérature, dans le bar légendaire des auteurs de Gallimard.

Pour rencontrer un Prix Nobel de littérature, est-il un endroit plus adéquat qu’un « hôtel littéraire » ?

C’est ainsi que se définit l’hôtel Pont Royal, situé rive gauche à Paris. Dans le hall, face à la réception, sur les murs, des dizaines de photos en noir et blanc. On peut y voir de nombreux écrivains du XXsiècle : Malraux, Sagan, Cocteau, Breton, Sartre, Camus (plusieurs fois), Giono, Gide, Gary etc. Nul doute que, un jour, celui que j’aborde trouvera sa place sur ces murs. Il devrait, d’ailleurs, déjà l’avoir. Cet hôtel est chargé d’histoires. Je me souviens du bar du sous-sol du Pont Royal, qui a disparu. Dans les années 1950, on y voyait Sartre et Beauvoir buvant leur scotch, on y croisait Raymond Queneau et Roger Nimier, il y régnait ce que mon interlocuteur, Orhan Pamuk, appelle « cette atmosphère littéraire si française ».

« J’écris pour être heureux »

Car c’est lui, Pamuk, prix Nobel en 2006, auteur d’une récente fresque, dense, riche, de 688 pages, Les nuits de la peste (éd. Gallimard), à qui, pour le troisième volet de la série commandée par Paris Match (après Follett et Kennedy), je me dois de poser quelques questions sur sa vision de la France. Son roman raconte une pandémie dans l’île fictive de Mingher, similaire à la Crète, au début du siècle dernier. Pamuk a souvent dit qu’après avoir lu, pour la première fois à l’âge de 19 ans, La peste, de Camus, il s’était promis d’écrire à son tour un roman sur le même sujet. Mais ce livre puissant va au-delà, traitant non seulement de la peste, mais de la vanité du pouvoir, de l’amour et de l’émancipation des femmes, de la paranoïa d’un calife, de l’agonie de l’Empire ottoman. C’est construit avec l’habileté d’un roman policier, la documentation et la précision d’un livre d’histoire, l’imagination d’un conteur oriental, ou plutôt d’une conteuse, puisque la narratrice s’appelle Mîha. C’est un roman dont la dimension et l’ambition ont été saluées par toute la critique lors de sa sortie. C’est une œuvre typique de ce Prix Nobel de littérature. 

Son discours de réception, en 2006, à Oslo, demeure, selon moi, l’un des plus beaux du genre. Pamuk avait lu, en 40 minutes, un texte d’une singulière hauteur. Sur la fin, sous forme d’anaphores, « J’écris parce que », il disait ceci : « J’écris parce que j’en ai envie [...] parce que j’aime l’odeur du papier [...] parce que je me plais à la célébrité et à l’intérêt que cela m’apporte [...] parce qu’il me plaît d’être lu [...] parce que la vie, le monde, tout est incroyablement beau et étonnant [...] parce que je n’arrive pas à être heureux, quoi que je fasse. » Et il concluait : « J’écris pour être heureux. »

À 70 ans, l’homme est grand, le ventre plat, un visage carré, les cheveux gris, des lunettes cerclées, de longues jambes et de long bras, un costume de ville banal, gris, l’allure d’un athlète de haut niveau qui a abandonné la compétition depuis quelque temps mais conservé son poids de forme. Orhan Pamuk est installé dans la bibliothèque de l’hôtel, privatisée pour notre entretien. Il y a eu un malentendu : il m’attendait dans sa chambre, je l’attendais dans le hall. L’horloge a tourné. Nous avons failli nous rater. Et cela l’avait énervé – car c’est un homme respectueux des horaires, ordonné, organisé, méticuleux et habitué à la ponctualité de l’homme d’importance. Il a balayé cette insignifiante circonstance de sa main large, aux doigts forts. Allons aux choses sérieuses : la fonction d’un écrivain.

« J’écris depuis 48 ans avec des stylos. Encre noire pour le texte original. Rouge pour le “rewrite”, car je réécris beaucoup. J’ai un désir de perfection. Je ne peux pas concevoir d’écrire avec un ordinateur et de vérifier mes mots sur un petit écran. Je préfère lever la tête pour voir ce qui se passe par ma fenêtre. »

— Orhan Pamuk

Il regarde donc le Bosphore depuis son appartement à Istanbul, et il contemple le fleuve Hudson lorsque, à New York, il tient ses cours de littérature comparée à l’université Columbia (« Je connais Anna Karénine par cœur »). Il est de moins en moins présent en Turquie. On comprendra bientôt pourquoi. 

« L’eau, l’activité des bateaux, ma table et du papier, me voilà heureux. Je me documente abondamment. On me parle souvent des écrivains qui “ne savent pas où va leur histoire”. Ce n’est pas du tout mon cas. J’établis d’abord un plan. Et je m’y tiens. Un bon romancier, c’est un dramaturge qui calcule et un poète qui se libère. 

— Vous avez des modèles ? 

— J’en ai eu, bien sûr, j’en aurai toujours. Tolstoï, presque avant tous les autres, il a le sens du détail. Il a un œil, il voit les plus infimes choses. Il y a dans son œuvre une intelligence et une profondeur émotionnelle. Balzac avait le même goût du détail, le même regard sur la vie et les gens, mais il écrivait plus vite, Tolstoï était lent. L’un comme l’autre ont eu le génie de s’attaquer à la “comédie humaine”. » 

Un « terroriste » ?

Orhan Pamuk a constamment lutté contre le pouvoir turc et les préjugés, les anathèmes, les condamnations. Ainsi, le redoutable Recep Tayyip Erdogan, président de la Turquie, l’a, un jour, qualifié de « terroriste » – même si, selon Pamuk, quelque temps plus tard, un porte-parole du pouvoir a voulu apporter une rectification. « Non, non, le président n’a pas dit cela ! » Il n’empêche : voici un Prix Nobel épris de liberté et de démocratie qui, lorsqu’il rejoint son pays natal, est protégé par un « body guard ». 

« À une époque, j’ai eu trois gardes du corps. De nos jours, je n’en ai plus qu’un. On peut en déduire que la Turquie progresse ! J’en ris, parce qu’il faut de l’humour pour survivre. Je gère tout ça. Je sais naviguer. » Il lui aura fallu du courage pour faire face aux menaces contre sa vie, proférées par les milieux nationalistes parce qu’il avait admis l’existence du génocide arménien, et pour subir les mises en examen pour « insulte à l’identité turque », pour déjouer toutes les cabales. Il « navigue », répète-t-il. L’année dernière encore, en novembre, le parquet d’Istanbul a ouvert une nouvelle enquête, l’accusant d’avoir insulté l’identité turque. Il a, certes, été très défendu par la communauté littéraire internationale, mais il a vécu cette pression, elle l’aura durci et renforcé. 

Dans sa famille, tout le monde parlait français. Son père aura été sa plus forte influence (sa bibliothèque comptait 1500 livres). Ce lettré avait vécu à Paris, fréquenté les intellectuels de Saint-Germain-des-Prés. C’est à lui qu’il a dédié son fameux discours du Nobel. « Le regret de mon père, et le mien, c’était que je ne parle pas le français. Mais vous savez, la France, pour nous, en Turquie, cela a été, et cela demeure la porte vers l’autre monde. J’entretiens un rapport très étroit avec votre pays. On m’a décoré deux fois ici. J’ai rencontré vos chefs d’État. J’aime tout chez vous : le rire, grâce à de Funès (dont je regardais les films avec ma mère quand j’étais gamin, à Istanbul) et réfléchir grâce à Camus, Sartre, Montaigne – qui m’a appris que le cœur humain est le même partout. 

— Vous ne vous arrêtez donc pas à Balzac ? 

— Je dois aussi exprimer ma révérence pour Flaubert, avec sa correspondance, avec son Cœur simple, un chef-d’œuvre. J’ai visité sa maison à Rouen. Je visite vos maisons d’écrivains : celle de Balzac, aussi. Ma curiosité pour votre culture ne s’arrête pas aux livres. J’ai voulu, à 22 ans, être peintre. Eh bien, il m’est resté une passion pour Pissarro et surtout pour Seurat, parce que c’est un “pointilliste”, et je l’imite parfois lorsque je m’acharne sur les détails, lorsque je me plais à tout décrire, tout voir pour tout restituer : parfums, couleurs, costumes, rites et symboles.

Attachement à la France

— Comment jugez-vous le caractère français ? »

On sent une hésitation chez cet homme honnête, parfois candide, qui reste maître de sa vie et de son destin. Vous avez affaire à ce genre de personne qui ne veut jamais être surprise à dire une bêtise ou proférer une banalité.

« Vous êtes probablement des gens compliqués et même imprévisibles. Mais, pour nous, vous restez des modèles. »

— Orhan Pamuk

« Pour aller vers l’occidentalisation, nous sommes tous passés par la France, celle de Truffaut et de Tati, celle de la côte de Honfleur ou des rives de la Méditerranée, celle de vos cathédrales et de vos musées. Celle du Samouraï de Melville et de l’autobiographie de Simone de Beauvoir. Celle de Malraux, sa vie comme une aventure, son Musée imaginaire. La France de la laïcité, l’une de vos exceptions par rapport au monde d’où je suis venu. »

Je reviens alors à une de ses formules prononcées lors de son discours du Nobel, en décembre 2006 (qu’il avait intitulé « La valise de mon papa ») : 

« Vous y disiez que le monde est “incroyablement beau et étonnant”. Quand on observe ce qui se passe aujourd’hui, pourriez-vous encore affirmer cela ? 

— Je ne suis pas dupe. Je vois bien le désir de violence, la cruauté de la vie, le désordre, mais je ne veux pas me plaindre. On doit pouvoir équilibrer, entre la beauté et le drame. J’ai vu tellement de changements depuis mon enfance à Istanbul. On ne peut pas vivre dans le pessimisme. 

— Votre père vous prédisait que vous seriez un “pacha”. Que voulait-il dire ? 

— Un “pacha”, en Turquie, c’est une personne importante. Qui a du pouvoir, un harem, de l’argent. Ce n’est pas du tout comme cela que je me vois. Je demeure, au fond de moi-même, comme un enfant peu assuré qui se dit toujours : “J’aurais pu mieux faire.” » 

Lourd de ses nombreuses récompenses (prix Norman Mailer aux États-Unis, prix Médicis en France, prix Ovid en Roumanie, etc.), de ses trois sièges dans trois Académies (américaines pour les arts et lettres, et les arts et les sciences, chinoise pour les sciences sociales), porteur de ses multiples doctorats honoris causa (de Beyrouth à Rouen, de Yale à Saint-Pétersbourg), traduit dans 60 langues, Orhan Pamuk manifeste une sorte de frustration de n’avoir pas maîtrisé la formule qui convient pour définir sa vision de la France.

Il me parle de la prochaine publication de son journal (inspiré par celui de Gide), en septembre, sans doute, qu’il veut intituler Souvenirs de montagnes distantes et qu’il parsèmera d’illustrations et de dessins – les siens, ou d’autres. Je crois que cela va être un document passionnant. À la seule mention du mot « dessin », tout soudainement Orhan Pamuk se lève, redresse sa haute taille, frappe dans ses mains et me regarde tout sourire : 

« Le dessin ? C’est Sempé ! Voilà, c’est cela, les Français. C’est vous ! Tout est dans l’œuvre de Sempé ! L’ironie et la tendresse. Des sentiments clés pour vous comprendre – même si l’on ne comprend jamais tout. »

Le perfectionniste pointilliste paraît satisfait. Il a trouvé sa chute, et donc la mienne : 

— « La France, c’est Sempé. »

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