Les filles, ne vous taisez pas

Il était son coach. Elle était sa proie.

La première fois, c’était dans un hôtel près de Roland-Garros. Elle avait à peine 14 ans.

« La veille d’une finale, c’est la première fois qu’il m’a vraiment violée. Le lendemain, je vais sur le court, j’ai peur de saigner, j’ai mal. J’ai honte. Je gagne le match1. »

Ce sont les mots de l’ancienne championne de tennis française Isabelle Demongeot, qui, en 2005, avec beaucoup de courage, a été la première à briser l’omerta contre son ex-entraîneur, Régis de Camaret.

Sept ans plus tard, Camaret a été reconnu coupable de viols commis sur des joueuses mineures.

La plainte d’Isabelle Demongeot a permis de libérer une parole. Une vingtaine d’anciennes élèves de l’entraîneur vedette se sont jointes à elle pour dénoncer des attouchements sexuels et des viols à répétition entre 1977 et 1989.

De nombreuses voix dans le monde du tennis se sont élevées. Mais une voix, et non la moindre, s’est tue : Nathalie Tauziat, ancienne numéro un du tennis français, dont Camaret était aussi l’entraîneur dès l’âge de 13 ans.

Pour Nathalie Tauziat, a priori, toute cette affaire n’était qu’une histoire de vengeance de sa rivale, comme le veut le bon vieux mythe sur les victimes d’agressions sexuelles qui osent briser le silence.

Même si les témoignages au procès de Camaret étaient aussi nombreux qu’accablants, elle n’avait que de bons mots pour son ex-entraîneur. Elle n’a manifesté aucune solidarité avec ses consœurs qui avaient eu le courage de dénoncer.

D’où ce grand malaise lorsque j’ai vu que Tennis Canada avait choisi d’inclure Nathalie Tauziat dans son plan de match proégalité, annoncé lundi dernier.

Sachant que l’égalité dans le monde du tennis comme ailleurs passe aussi par la lutte contre la culture du silence, le choix de Tennis Canada m’apparaît pour le moins troublant.

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« Je n’ai rien à lui reprocher, il m’a amenée là où je rêvais d’être », a déclaré Nathalie Tauziat lors du procès de Camaret, en 2012.

Elle n’avait rien vu, rien entendu, contrairement à la vingtaine d’ex-joueuses qui ont témoigné.

Elles avaient 13, 14 ou 15 ans quand leur cauchemar a commencé. Elles ont raconté avoir subi les mêmes gestes, entendu le même genre de phrases.

« Je ne vais pas te faire de mal. »

« Je vais t’apprendre la vie. »

« Il faut me faire confiance. »

« C’est notre secret. »

« Ne dis rien à personne. »

Elles ont raconté avoir ressenti la même honte, les mêmes peurs sous l’emprise d’un entraîneur qui a fait voler leurs rêves en éclats. Il leur faisait croire qu’elles lui devaient tout, que sans lui elles n’étaient rien, que cela « faisait partie du jeu ».

« Les filles, continuons à jouer », dit le slogan de Tennis Canada pour inciter les adolescentes à persévérer et à prendre leur place dans le monde du tennis. Pour Camaret, afin de continuer à jouer, elles devaient accepter d’être son jouet sexuel. De toute façon, elles l’avaient cherché, disait-il. C’est elles qui l’avaient séduit, il n’était qu’une pauvre victime… Ce n’étaient que des « jeux d’amour ».

Pour la majorité des plaignantes, les faits allégués étaient prescrits en vertu de la loi française. Mais leur douleur et leurs traumatismes, non.

C’est ainsi que bien avant les mouvements #metoo et #balancetonporc, elles ont osé, ensemble, briser la loi du silence. Elles ont voulu que la honte change de camp. Grâce à elles, en 2012, Camaret, alors âgé de 70 ans, a été condamné à huit ans de prison pour viols et tentatives de viols sur deux joueuses mineures. En 2014, en appel, la cour a alourdi sa peine à 10 ans d’emprisonnement.

« Plusieurs femmes sont venues raconter à la barre qu’elles avaient été violées par Régis de Camaret. Est-ce que cela ébranle vos convictions ? », a demandé à Nathalie Tauziat l’avocate générale lors du procès de 2012.

« Non », a-t-elle répondu2.

À la suite du procès, la Fédération française de tennis (FFT) a demandé à Nathalie Tauziat de démissionner de son poste au comité directeur.

« Son attitude a beaucoup choqué. Elle n’est pas compatible avec les intérêts de la Fédération », avait déclaré à l’époque le directeur général de la FFT, Gilbert Ysern.

« Notre fédération est évidemment solidaire des victimes, et tient à saluer le courage, la volonté et la dignité de toutes les femmes qui ont apporté leur témoignage au procès. La Fédération française de tennis fera tout pour que le combat de ces femmes et la condamnation de Régis de Camaret servent d’exemple pour lutter sans répit contre ces agissements au sein de notre sport et de notre société », avait-il expliqué3.

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Il serait injuste de faire porter à Nathalie Tauziat le fardeau des crimes de son ex-entraîneur. Ce n’est pas du tout mon propos. Le coupable dans toute cette histoire, c’est l’agresseur lui-même.

Mais ce que les différents scandales de violences sexuelles nous ont appris dans la foulée du mouvement #metoo, c’est que la culture du silence, le refus de croire les victimes et l’aveuglement volontaire font partie du problème. Et que les fédérations sportives et les autres institutions ont un rôle d’exemplarité à cet égard. Pour créer un climat où aucune victime n’aura peur de dénoncer, où aucun agresseur n’aura droit à l’impunité, le message en haut lieu doit être clair.

Or, c’est un drôle de message qu’envoie Tennis Canada en faisant de Nathalie Tauziat l’une des têtes d’affiche de son plan de match proégalité.

C’est fort bien de dire : « Les filles, continuons de jouer ! » Mais ce serait bien aussi que l’on dise haut et fort : « Les filles, ne vous taisez pas ! Nous allons vous écouter, vous soutenir. Et nous ne nous tairons pas non plus. »

Ce serait important de veiller à ce qu’elles puissent continuer à jouer dans un environnement bienveillant, qui refuse la culture du silence et la culture du viol. De leur garantir qu’à ce jeu-là, on ne jouera pas.

« Une attitude irréprochable », dit Tennis Canada

Tennis Canada a refusé de répondre à mes questions concernant la nomination de Nathalie Tauziat. « Nous n’accorderons pas d’entrevue au sujet de ces évènements qui font partie de son passé », m’a répondu par courriel un porte-parole. Il a aussi été impossible de m’entretenir directement avec Nathalie Tauziat.

Dans une déclaration écrite, Tennis Canada confirme que Nathalie Tauziat a été récemment embauchée à titre d’entraîneuse auprès de jeunes joueuses faisant partie de la relève élite, dans le cadre de son initiative pour favoriser l’égalité, mais qu’il ne s’agit pas de sa première collaboration. Depuis 2012, l’ancienne troisième joueuse mondiale a collaboré fréquemment avec Tennis Canada, accompagnant avec succès plusieurs joueuses, dont Eugenie Bouchard, Aleksandra Wozniak et Bianca Andreescu.

« Tennis Canada a commencé à travailler avec Mme Tauziat avant son témoignage dans le procès de Régis de Camaret. À l’époque [en 2012], nous avions en effet été mis au courant de ses propos qui ont fait réagir. » Contrairement à la Fédération française de tennis, Tennis Canada a décidé de ne pas lui en tenir rigueur. « Au cours des 10 dernières années, elle a eu un impact très positif sur nos athlètes féminines et, en tant qu’une des seules entraîneuses de notre organisation, elle a été un excellent modèle et a présenté une attitude irréprochable. »

1. « Scandales de violences sexuelles dans le sport : avant l’affaire Sarah Abitbol, des précédents », Sud Ouest, 8 février 2020

2. « Nathalie Tauziat : “Il m’a amenée là où je rêvais d’être, je n’ai rien à lui reprocher” », Le Monde, 23 novembre 2012

3. « Procès Camaret : la FFT veut que Nathalie Tauziat démissionne », Elle, 2012

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