Opinion

Pour honorer la mémoire d’Elisapee Pootoogook, il est urgent d’agir

La semaine dernière, nous avons été choqués d’apprendre le décès d’Elisapee Pootoogook, une aînée inuite retrouvée sans vie dans un chantier de construction au centre-ville, sur le site de l’ancien Hôpital de Montréal pour enfants. Cette horrible nouvelle arrive moins d’un an après la mort tragique de Raphaël André, un homme innu-naskapi littéralement mort de froid dans une toilette publique à Montréal. Les morts d’Elisapee Pootoogook et de Raphaël André sont des tragédies qui relèvent de notre responsabilité collective.

En tant que soignants qui vivons et travaillons dans la région de Tiohtà:ke (Montréal), nous sommes conscients que des espaces de vie sûrs et dignes sont essentiels à la santé et au bien-être. Nous connaissons également l’importance des déterminants structurels de la santé, qui engendrent des inégalités, aussi injustes qu’évitables, touchant les plus marginalisés. La pandémie de COVID-19 n’a fait qu’exacerber ces injustices, notamment pour les personnes qui sont privées d’accès au logement, dont le nombre aurait doublé à Montréal dans la dernière année.

Les membres des communautés autochtones sont durement touchés par la précarité et l’absence de logement, représentant 20 % des personnes en situation d’itinérance à Montréal, dont la majorité son inuites1. Cette réalité est la conséquence d’inégalités structurelles : coût de la vie et insécurité alimentaire dans les territoires du Nord, manque d’emplois et d’accès aux logements, effondrement des économies traditionnelles, négligence délibérée des gouvernements successifs en matière de ressources sociosanitaires au Nunavik, témoignant d’un colonialisme médical ancré dans un racisme systémique anti-Autochtone. En amont, les politiques coloniales qui ont forcé la sédentarisation des communautés inuites, les privant de l’accès à la pêche et à la chasse, dénaturant leur rapport au territoire et à leur culture millénaire et leur infligeant un héritage de traumas intergénérationnels, représentent les causes profondes qui font de beaucoup d’Inuits des réfugiés internes, forcés de vivre dans une marginalisation extrême en ville.

Comme Elisapee Pootoogook, de nombreux Inuits sont envoyés à Montréal pour recevoir des soins de santé… sans pouvoir retourner dans leurs communautés.

Comble d’une cruelle ironie, Elisapee Pootoogook est morte sur le site de l’ancien Hôpital de Montréal pour enfants, chantier qui devait inclure des logements sociaux, mais qui deviendra une tour à condos de luxe. Deux ans après le rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues ou assassinées (ENFFADA), son nom s’ajoute à la longue liste de femmes autochtones victimes de violence institutionnelle.

Alors que l’hiver est à nos portes, de nombreux appels provenant d’organisations autochtones, dont le Foyer pour femmes autochtones de Montréal et Résilience, ont exprimé leurs difficultés à offrir des services de base suffisants, comme un espace de repos, un repas chaud et des vêtements. L’organisme manque cruellement de ressources pour continuer à administrer la tente commémorative l’Espace Raphaël André.

Il y a un an, l’administration Plante présentait sa « stratégie de réconciliation avec les peuples autochtones », qui inclut « soutenir la communauté autochtone urbaine » et « améliorer le sentiment de sécurité des personnes autochtones à Montréal »2. Nous appelons la Ville de Montréal à faire des actions immédiates et concrètes, en collaboration avec les communautés autochtones et les organismes luttant contre l’itinérance.

En priorité, ces organismes réclament des espaces permanents pour accueillir celles et ceux qui n’ont nulle part d’autre où aller.

Des solutions en amont et à long terme sont également nécessaires, et requièrent la collaboration des différents ordres de gouvernement, notamment en matière d’accès à des logements dignes et abordables, à des soins culturellement sûrs (notamment par l’adoption du Principe de Joyce), et au bout du compte, à l’autodétermination des Nations autochtones. Ces actions sont urgentes si nous voulons vivre dans une société juste et digne. Rien ne justifie qu’Elisapee Pootoogook ne soit plus parmi nous ; nous ne pouvons pas accepter que d’autres vies soient perdues.

* Le collectif Soignons la justice sociale est un regroupement de soignantes et soignants impliqués dans la lutte pour l’équité et la justice en santé.

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