France

Les caméras, remède contre le crime ? Marseille en doute

Marseille est aujourd’hui en plein débat sur la vidéosurveillance. Alors qu’on a travaillé à doter la ville d’un immense réseau de caméras, l’administration nouvellement installée à la mairie remet en cause la pertinence d’un matériel coûteux et à l’exploitation controversée. Entre petite délinquance qui ne se cache pas, enquêtes closes et violence policière, le système de vidéo fait débat dans la deuxième ville de France.

En plein centre-ville de Marseille, au marché de Noailles, les affaires tournent bien cet après-midi. Pendant que sur les étals, les fruits et légumes sont pesés et emballés, au coin de la rue, c’est un tout autre type de marché qui se trame. C’est un attirail à la provenance douteuse qui s’échange pour quelques euros : chaussures, montres, vélos et autres jouets pour enfants… Si on sait à qui s’adresser, on trouvera des cigarettes de contrebande, voire du haschich.

Et la présence de plusieurs caméras de surveillance dans la rue n’est pas susceptible d’arrêter cette scène. Loin de là. Elle fait partie intégrante du quotidien du quartier.

Marseille est l’une des villes de France où la délinquance est la plus présente ; elle est aussi l’une des plus équipées en matériel de vidéosurveillance, avec plus de 1500 caméras qui permettent aux agents de la police municipale d’observer l’activité de la cité. Sur l’exemple de Nice, ville référence française en matière de vidéosurveillance, l’administration du précédent maire souhaitait continuer dans cette lancée, en confiant même à une société privée l’analyse de ces images et de données collectées grâce à ces équipements.

Les caméras, utiles ?

Mais voilà : le pouvoir est passé à gauche à Marseille, il y a sept mois, et Yannick Ohanession, adjoint au maire chargé de la sécurité, a choisi de suspendre l’expansion du dispositif. Il a demandé une étude plus précise sur leur utilité. Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, l’a accusé d’être « pompier et pyromane », mais il tient le cap.

« Je pense que beaucoup d’anciens élus étaient dans une démarche électoraliste, en demandant toujours plus de caméras. Aujourd’hui, la première question qu’on se pose, c’est la pertinence de la vidéoprotection. »

— Yannick Ohanession, adjoint au maire de Marseille chargé de la sécurité

Ces 10 dernières années, 29 millions d’euros (45,7 millions CAN) ont été investis dans le système, dont le fonctionnement coûte 7 millions par an (10,8 millions CAN). Interrogé sur la vente à la sauvette sous les yeux des caméras, l’élu n’est pas surpris : « Il y a beaucoup de petite délinquance qui se passe au vu des caméras, mais si personne n’est là pour la constater et intervenir, elle continuera. Derrière les écrans ou sur le terrain, ce qui est essentiel, c’est des effectifs, et je préfère investir pour plus de policiers. Et dans les endroits vraiment sensibles, la durée de vie d’une caméra est d’environ 10 minutes, et ce sont les Marseillais qui payent la facture. »

Pourtant, du côté de la police nationale, il s’agit d’un outil crucial. « Abandonner la vidéosurveillance serait une très grave erreur », dit Rudy Manna, brigadier de police et secrétaire départemental du syndicat Alliance. Pour lui, il faut comprendre l’utilité du système : « Il s’agit plus d’un appui pour nos enquêtes, et beaucoup d’affaires sont résolues en reconnaissant des suspects plus tard, grâce au signalement par les caméras. »

« Récemment, des collègues ont retrouvé une bande de types vraiment méchants, qui ont tabassé des femmes très âgées. Sans vidéo, on ne les aurait peut-être pas retrouvés. »

— Rudy Manna, brigadier de police et secrétaire départemental du syndicat Alliance

Le climat général en France est depuis quelques mois tendu entre la police et les citoyens. La très controversée proposition de loi sur la sécurité globale, qui a provoqué de nombreuses manifestations, a également mis sur le devant de la scène médiatique le sujet des violences policières.

À Marseille, l’histoire récente de ces abus est souvent liée à la vidéosurveillance. En avril dernier, trois agents de police avaient interpellé un homme de 27 ans, avant de le conduire à une trentaine de kilomètres de la ville pour le tabasser et le laisser blessé sur le bord d’une route. Malgré la rédaction par les agents d’un faux procès-verbal qui indiquait que l’homme avait été relâché quelques minutes après son interpellation, les images des caméras ont permis de constater que ce n’était pas le cas, et ont pu mener à un procès. Pour Rudy Manna, c’est la preuve que les caméras peuvent renforcer le lien de confiance. « N’importe quel citoyen peut accéder sur demande aux images, et l’IGPN [la police des polices] y a systématiquement recours. »

Images introuvables

Sauf que les affaires récentes ne sont pas toutes aussi simples. Le 2 décembre 2018, jour de plusieurs manifestations, Zineb Redouane, une femme de 80 ans, était chez elle au quatrième étage d’un immeuble du centre-ville. Elle observait à sa fenêtre les affrontements entre certains manifestants et CRS, policiers spécialisés en maintien de l’ordre. Percutée en pleine tête par une grenade lacrymogène tirée en sa direction par un membre des forces de l’ordre, elle est morte le lendemain.

L’enquête qui a suivi a été très critiquée pour ses zones d’ombre, et même soupçonnée d’être entachée par de multiples dissimulations de preuves. Dans un quartier aux nombreuses caméras de surveillance, le seul appareil qui filmait l’angle de tir a été déclaré inopérant par l’IGPN, qui n’a inculpé personne.

Dans une analyse indépendante, une enquête du journal d’investigation Disclose révèle des images amateur qui montrent pourtant un policier qui regarde en direction de Zineb Redouane à plusieurs reprises avant de faire feu. Sous la pression des citoyens et des proches de la victime, l’enquête est toujours en cours.

Maria* est aussi une victime de violences policières à Marseille. Six jours après Zineb Redouane, et pas très loin de chez elle, elle sort du travail, dans une rue commerçante, durant une manifestation à laquelle elle ne participe pas.

Elle est alors touchée par un tir de balle en caoutchouc, chute, et une pluie de coups de pied et de matraques de la part d’une quinzaine d’agents de police tombe sur elle. Plusieurs fractures, d’énormes cicatrices pour la jeune fille, qui tente de porter plainte à plusieurs reprises et essuie un refus dans plusieurs commissariats.

Malgré une vidéo amateur, aucun policier n’a depuis été inculpé. Le passage à tabac de Maria a bel et bien été filmé par les caméras de la police marseillaise, mais les images ont été détruites définitivement 10 jours après un premier signalement en déontologie, en 2018, qui est resté lettre morte.

Et elles n’ont donc pas pu être admises en preuve lorsqu’une enquête a été ouverte l’année suivante.

* Prénom d’emprunt sous lequel la victime est connue

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