La Presse en Arizona

Ici, l’avortement n’existera (presque) plus

La Cour suprême des États-Unis serait sur le point d’enterrer l’arrêt Roe c. Wade, qui a légalisé l’avortement d’un bout à l’autre du pays. En résumé : un droit essentiel fait face à une menace existentielle. Car si ce verdict est rendu, l’avortement sera interdit dans plus de la moitié des États. Notre éditorialiste s’est rendu en Arizona, l’un des endroits où les opposants à l’avortement sont particulièrement agressifs… et efficaces.

Au nom de la foi

Santé des femmes. Lutte contre la discrimination. Liberté. Justice. Égalité. Peu importe l’angle par lequel vous abordez la situation de l’avortement en Arizona et dans les autres États en guerre contre cette pratique, ce combat semble illogique.

Mais pour certains, c’est une bénédiction. Parce qu’ils abordent la question d’un angle différent : celui de leur foi.

Pour mieux le comprendre, quittons un instant la clinique de Gabrielle Goodrick et sa rue bordée de palmiers. Roulons quelques minutes vers le sud-est et entrons dans un immeuble de Thomas Road, situé devant deux magasins de peinture. C’est un édifice sans âme, mais on y trouve une organisation qui, elle, veut sauver votre âme, le Center for Arizona Policy.

Sa présidente, Cathi Herrod, nous y attend. Si l’Arizona est l’un des États qui ont réussi à restreindre l’avortement avec le plus d’efficacité au cours des dernières années, c’est en grande partie grâce à elle.

Petite, coquette, portant des lunettes qui pourraient être celles d’une artiste, elle nous explique qu’elle était autrefois en faveur de l’avortement. Elle a changé d’avis au début de la vingtaine. Elle a alors pris un virage à 180 degrés. Elle estime aujourd’hui que l’avortement est condamnable dans presque toutes les circonstances.

« Nous croyons que la vie est un droit humain et qu’elle mérite d’être protégée. Quand la vie d’une mère est en jeu, nous avons un point de vue différent, mais [en général] nous croyons que les enfants, qu’ils soient nés ou pas, doivent être protégés.

— Vous pensez donc qu’il doit y avoir une exception si la vie de la mère est menacée ?

— Oui.

— C’est à peu près la seule exception…

— Oui.

— Quel est votre avis au sujet du viol et de l’inceste ?

— Le viol et l’inceste sont des tragédies et le coupable doit être puni avec toute la rigueur de la loi et mis à l’écart. […] Mais aussi tragique que cela puisse être pour la femme qui a été violée et qui se retrouve enceinte, ça ne devrait pas être pris en compte quant à savoir si l’enfant qui n’est pas né a le droit de vivre ou pas. »

On lui demande ensuite quelle part occupe la religion dans les convictions des militants antiavortement.

« La religion les motive. Je crois que Dieu est le créateur de la vie et que nous n’avons pas le droit de prendre cette vie, mais je crois aussi que la science montre que c’est une vie humaine et qu’elle mérite d’être protégée. »

— Cathi Herrod, présidente du Centre for Arizona Policy

Sa voix est douce mais ferme. Elle parle avec l’assurance d’une personne respectée et puissante.

C’est effectivement le cas.

Dans la salle de conférence où on la rencontre, une affiche précise que depuis 1995, 196 lois soutenues par son organisation (qui contribue à leur rédaction) ont été adoptées en Arizona. Des lois visant à « promouvoir et défendre la vie, le mariage, la famille, et la liberté religieuse ». De celles-ci, 76 sont classées sous la rubrique « vie », dont 37 portent spécifiquement sur l’avortement.

Trump, nouveau héros

Les nombreuses victoires de Cathi Herrod en Arizona et du mouvement antiavortement ailleurs aux États-Unis sont l’aboutissement d’un processus amorcé dans les années 1970. Les diverses franges de la droite religieuse ont alors formé une coalition et ont fait un pacte quasi formel avec le Parti républicain.

L’équation est aussi simple qu’efficace pour les deux parties. Les républicains se servent de la mobilisation des électeurs par la droite religieuse pour se faire élire et, en retour, ils exaucent ses souhaits avec enthousiasme.

« Malheureusement, les politiciens ont capitulé face à ces extrémistes, qui n’existaient pas vraiment jusqu’à l’époque de Ronald Reagan », estime la Dre Gabrielle Goodrick, citant le président qui est encore aujourd’hui une icône pour les républicains.

Curieusement, c’est Donald Trump, qui n’a pourtant pas de leçons de moralité à donner à qui que ce soit, qui a été le plus fervent allié de la droite religieuse.

Au départ, pour rassurer le mouvement, il a recruté un des leurs comme candidat à la vice-présidence, Mike Pence. Celui-ci avait promis que s’il occupait un jour la Maison-Blanche avec son nouvel ami milliardaire, l’arrêt Roe c. Wade serait réduit « en cendres ».

Il a tenu parole. Selon toute vraisemblance, les funérailles sont pour bientôt.

Fait à noter : les électeurs qui souhaitent préserver Roe c. Wade sont nombreux. Environ deux Américains sur trois, si on se fie aux récents sondages. Ils avaient pourtant été prévenus. Ils ont fait preuve de complaisance.

« Notre travail ne fait que commencer »

Revenons à la clinique de Gabrielle Goodrick. Car on ne vous a pas encore parlé de Bob et de Vince, deux des quatre manifestants qui faisaient le guet ce jour-là devant l’établissement.

Deux fidèles d’une église de Mesa, en banlieue de Phoenix. Deux hommes dans la cinquantaine qui disent consacrer plusieurs heures chaque semaine à cette tâche, faisant le tour des cliniques d’avortement de la ville. « Des bébés sont tués ici », lit-on sur une de leurs affiches.

« Une femme peut choisir ce qu’elle veut faire avec son corps, si elle veut se droguer, par exemple. Mais lorsqu’il s’agit d’une autre vie humaine, son choix doit être limité. »

— Vince, militant antiavortement

Bob, qui dépasse son comparse d’au moins deux bonnes têtes, nous dit que l’avortement est un sujet de prière, à table, le soir, avec sa femme et ses enfants de 8 et 9 ans. Il raconte que sa fille l’a déjà suivi jusqu’ici avec ses craies. Elle a dessiné des bébés et reproduit des extraits de la Bible sur le trottoir. « C’est une artiste remarquable », dit-il.

La disparition de Roe c. Wade ? « Nous allons être ravis le jour où ça se produira », affirme Vince. Mais il y a encore des dizaines de millions de femmes qui auront accès à l’avortement aux États-Unis, fait-il remarquer. C’est à ses yeux inacceptable et il est persuadé que le combat va se transporter dans les États où l’avortement demeurera légal.

En somme, si vous pensiez que la victoire historique qui s’annonce à la Cour suprême allait contenter la droite religieuse, détrompez-vous.

« Si Roe c. Wade est annulé, nous pensons, pour plusieurs raisons, que notre travail ne fait que commencer », a confirmé la lobbyiste la plus influente de l’État, Cathi Herrod.

Elle n’a toutefois pas voulu nous dire quelles seront les prochaines lois qu’elle aimerait voir adopter.

Pour en savoir plus, un détour par les bureaux de l’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU) s’imposait. Cette organisation défend les droits individuels aux États-Unis depuis 1920, y compris celui à l’avortement.

On se retrouve assis au milieu d’une grande salle qui sert à préparer les rassemblements et les manifestations. La responsable des communications, Amanda Mollindo, va bientôt y accueillir des bénévoles pour un « party artistique ». On y fabriquera les affiches du prochain rassemblement pro-choix, prévu dans un parc du centre de Phoenix.

On la rencontre en compagnie de son collègue Darrell Hill, directeur des politiques pour l’ACLU en Arizona. Selon lui, la droite religieuse va être galvanisée si l’arrêt Roe c. Wade est annulé. Ses désirs ne seront pas assouvis, ils seront, au contraire, stimulés.

« Le combat pour l’avortement ne va pas se terminer. Et, indépendamment, la droite religieuse ne va pas s’arrêter au droit à l’avortement. Elle a toute une liste d’autres éléments au programme. Les droits des LGBTQ+ et le droit à la contraception, par exemple », dit-il.

Il n’est pas le seul, parmi les juristes américains, à penser que la Cour suprême s’apprête à ouvrir une boîte de Pandore. Que le verdict qui sera rendu pourrait ouvrir une brèche par laquelle les tenants de la droite religieuse entreront pour faire invalider d’autres décisions progressistes.

Un tournant, mais pour qui ?

Pour la droite religieuse, la disparition annoncée de l’arrêt Roe c. Wade, jumelée aux nombreuses victoires contre le droit à l’avortement dans plusieurs États ces dernières années, a eu un effet revigorant.

Mais à quoi ressemble la lutte à venir pour les défenseurs du droit à l’avortement ? Gardent-ils le moral ? Pensent-ils qu’un jour, ils pourront eux aussi remporter de nouvelles victoires ? Et jusqu’à quel point peuvent-ils aider les femmes les plus vulnérables ?

Ces questions aussi, il fallait les poser.

Et la réponse a été plus positive que ce à quoi on aurait pu s’attendre.

« Notre constat semble plutôt sombre, mais je sens tout de même qu’il y a un dynamisme chez les gens, dit Amanda Mollindo. Et ils ont le pouvoir de changer les choses. Ce sera long et je suis peut-être optimiste, mais je pense que les gens sont préoccupés. Qu’ils savent que ce qui se passe est mal. »

Entre-temps, en Arizona, on va passer en mode survie pour faire face à l’adversité. Il s’agira, explique-t-elle, de se fier aux fondations qui aident financièrement et logistiquement les femmes qui ont besoin d’un avortement.

L’organisme Pro-Choice Arizona gère l’une de ces fondations. Il est dirigé par une jeune femme dans la trentaine, Eloisa Lopez, qui nous donne rendez-vous dans un café du quartier gai de Phoenix.

« On a déjà construit le système dont les gens ont besoin. C’est très créatif », dit-elle. L’accès à l’avortement s’étant détérioré rapidement en Arizona, son organisme se démène depuis plusieurs années pour transporter les femmes jusqu’à une clinique et les aider financièrement.

Quitte à se rendre dans la clinique d’un autre État. Cette pratique, appelée à se généraliser, existe déjà. Notamment parce que tout avortement au-delà de 24 semaines est interdit en Arizona, mais offert dans certains États comme le Nouveau-Mexique. Ou parce qu’il est parfois plus simple pour une femme de rouler jusqu’au Nevada pour une interruption de grossesse que d’affronter le parcours à obstacles créé par les élus de l’Arizona.

Pas de panique !

Malheureusement, le système au cœur duquel se trouve Eloisa Lopez ne fournit déjà pas à la demande. « Nous avons besoin des infrastructures nécessaires. Nous avons besoin de personnel et nous avons besoin d’argent pour engager du personnel », affirme-t-elle. Elle ne se décourage pas pour autant.

On retrouve la même résilience au sein de l’équipe médicale de la clinique Camelback Family Planning. Elle fait penser à tous ces Ukrainiens qui montent au front alors qu’on les bombarde plutôt que de se cacher pour échapper au danger. On s’alarme, sans céder à la panique.

« Je ne pense pas qu’une loi va un jour m’empêcher d’offrir des avortements. On va s’adapter », assure Sarah Valliere d’un ton ferme.

S’adapter, ça pourrait vouloir dire continuer à offrir des conseils à des femmes qui souhaitent un avortement médical. Et prodiguer des soins de santé à celles qui en auront besoin, ce qui pourrait être fréquent avec la multiplication des avortements autogérés (et illégaux).

Peut-être même ouvrir une clinique en Californie, tout près de la frontière avec l’Arizona. Ce serait une façon de continuer à offrir un service d’interruption de grossesse de façon légale aux femmes de l’Arizona, explique Gabrielle Goodrick.

La propriétaire de la clinique Camelback Family Planning estime elle aussi que l’enterrement de l’arrêt Roe c. Wade pourrait produire une sorte de déclic chez les électeurs progressistes. « Même si c’est une catastrophe, elle va enfin nous pousser au changement, à nous débarrasser des zélotes de la religion », dit-elle.

« Il fallait hélas qu’on se rende aussi loin pour que les gens se mobilisent. Mais il va y avoir un revirement parce que les gens vont constater à quel point c’est barbare. Nous sommes l’un des seuls pays à faire marche arrière. Avec l’Iran ! »

— Le Dre Gabrielle Goodrick, de la clinique Camelback Family Planning

Un pays polarisé à l’extrême

En Arizona, un premier signe de cette rébellion potentielle pourrait être donné dès l’automne prochain. Le poste de gouverneur, occupé depuis huit ans par un élu antiavortement, est en jeu.

Ce sera un test majeur pour les défenseurs du droit à l’avortement. Est-ce que l’échec cuisant qui s’annonce à la Cour suprême des États-Unis va représenter, pour eux, de façon paradoxale, une planche de salut ? Ce n’est pas impossible.

Mais rappelons qu’au sein du mouvement antiavortement et, plus largement, de la droite religieuse, le même verdict est déjà perçu comme un tremplin vers de nouvelles aventures intégristes.

Dans un pays clivé à l’extrême, sur un enjeu aussi fondamental, il n’y a pas de terrain d’entente possible. Pas de compromis envisageable. Les protagonistes, dans ce débat, n’ont carrément pas la même conception du bien et du mal.

Pour un observateur extérieur, on dirait un balancier qui oscille. Il penche d’un côté, puis de l’autre, au gré de la mobilisation des parties et de leur efficacité.

C’est la raison pour laquelle le mouvement antiavortement est sur le point de remporter sa bataille la plus importante en 50 ans sur le sol américain (et parce que certains de ses ténors ont des portefeuilles bien garnis).

Et c’est aussi la raison pour laquelle remporter cette bataille ne signifie pas gagner la guerre. Le retour du balancier est imminent. Des millions d’Américains s’apprêtent à opposer à ce mouvement une résistance farouche au cours des prochaines années.

Comment tout ça va-t-il se terminer ?

Qui, finalement, va triompher ?

Simplement tenter de le prédire serait présomptueux. On peut toutefois, comme le font parfois les médecins, conclure sur une bonne et une mauvaise nouvelle à l’issue de ce reportage en Arizona.

La bonne, c’est que le combat va se poursuivre. Les électeurs des États où l’avortement deviendra illégal n’ont pas dit leur dernier mot.

La mauvaise, c’est que ce combat s’annonce encore, pour les femmes des États-Unis, long et douloureux.

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