Colombie

100 jours sous le signe du changement

Trois mois après son entrée en poste, le nouveau président colombien, Gustavo Petro, enchaîne les réformes à gauche. Ira-t-il au bout de ses promesses ?

Le changement

En août dernier, Gustavo Petro, 62 ans, est devenu président de la Colombie sur des promesses ambitieuses de changements économiques, sociaux et politiques. Cent jours plus tard, le premier dirigeant de gauche de l’histoire du pays semble en voie de répondre aux attentes en multipliant les gestes concrets. Parmi ceux-ci, la fin du service militaire obligatoire, un accord pour la protection de l’Amazonie et un rapprochement avec son voisin immédiat, le Venezuela, après plusieurs années de froid diplomatique et de frontière fermée sur fond de tensions migratoires.

Ses réformes fiscales, adoptées officiellement la semaine dernière, vont dans le même sens. De nouveaux impôts seront prélevés contre les plus riches, sur les secteurs minier et pétrolier, éventuellement sur les aliments transformés et les boissons gazeuses, tandis que les taxes sur les prêts étudiants sont abolies.

« C’est une condition nécessaire à beaucoup d’autres réformes sociales qu’il [Petro] veut faire en matière de santé, de retraite, du droit du travail, de réformes agraires », souligne Yann Basset, professeur de sciences politiques à l’Université de Rosario, à Bogotá, en évoquant le « volontarisme » du nouveau chef de l’État colombien. Cette réforme fiscale prévoit 20 000 milliards de pesos (plus de 5 milliards de dollars canadiens) de recettes supplémentaires pour 2023, soit 1,7 % du produit intérieur brut.

Une « paix totale »

C’est l’autre grand chantier en cours pour l’ancien maire de Bogotá, dont l’ambition est d’obtenir la « paix totale » en Colombie, où l’on compte encore 26 groupes armés plus ou moins politisés. Ancien guérilléro (au sein du M-19), Petro souhaite faire appliquer plus concrètement les accords signés en 2016 avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), mais aussi négocier un cessez-le-feu avec les guérilléros et les narcotrafiquants qui font régner la violence au pays. Plusieurs doutent de ses chances de réussite, tant cette culture du conflit est ancrée. Mais lundi à Caracas, au Venezuela, les discussions ont repris avec l’Armée de libération nationale (ELN), dernière grande guérilla gauchiste de Colombie qui compte quelque 2500 combattants. Un accord dans ce dossier prioritaire pourrait ouvrir la voie à une véritable « paix totale ». Le succès n’est toutefois pas garanti : ce sera la sixième fois que l’ELN et le gouvernement colombien s’assoient pour négocier. Mais un communiqué commun, publié lundi par les deux délégations, parlait de « bonne volonté » et de « désir de paix ».

Des critiques

Il avait promis la lune. Il ne pouvait que décevoir. Un peu. Malgré sa volonté d’entamer des réformes profondes et structurelles dans plusieurs domaines, Gustavo Petro semble vouloir reculer sur certains dossiers chauds, dont sa promesse d’en finir progressivement avec l’industrie pétrolière en n’accordant plus de nouveaux contrats d’exploitation. Sachant que la Colombie dépend largement du secteur, qui représente un cinquième des revenus nationaux et plus de la moitié de ses exportations, ce projet se bute à d’énormes résistances, obligeant le gouvernement à reconsidérer la question, au grand dam des environnementalistes. « Il faut rêver, mais il faut aussi avoir le sens des réalités », résume tout simplement Ángel Tuirán-Sarmiento, expert en sciences politiques à l’Université du Nord, à Barranquilla. On critique aussi l’inexpérience et les déclarations contradictoires de ses ministres ou les inévitables faiblesses de son gouvernement de coalition, qui abrite aussi des éléments de centre et de centre gauche. « Il va falloir qu’il établisse des priorités dans son agenda. Il ne peut pas lutter sur tous les fronts », résume Yann Basset.

Des sondages favorables

Le bilan est positif, malgré tout, estime Ángel Tuirán-Sarmiento. « On avait pas mal d’expectatives. On se demandait si un président de gauche aurait de la marge de manœuvre [dans un pays qui a toujours eu des dirigeants de droite]. Mais je crois qu’il a fait approuver des projets très importants… La grande question est de savoir si quatre ans seront suffisants pour mener son projet politique à terme. »

Pour le moment, l’opinion publique est de son côté. Selon un sondage du National Consulting Center relayé le 11 novembre par des médias locaux, 62 % des Colombiens disaient avoir une image positive de Gustavo Petro, contre 23 % pour une image négative. Beaucoup mieux que sa courte victoire aux élections de juin dernier.

Reste à voir combien de temps durera l’état de grâce. « Ce qui est clair, c’est qu’il va y avoir une opposition qui va grandir au fur et à mesure que cet agenda de réformes va être mis en place, conclut Yann Basset. Parce qu’évidemment, à chaque réforme, on touche toujours plus d’intérêts, on fait plus de mécontents. Il y a un moment, forcément, où ça va poser problème pour le gouvernement… »

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