Idéologies et polarisation aux États-Unis

Les paléoconservateurs

Cet essai du professeur de science politique Philippe Fournier jette un regard sur l’extrême polarisation culturelle et politique qui frappe les États-Unis ainsi que sur les transformations importantes du siècle dernier en accordant une attention particulière à deux situations tenaces : les inégalités socioéconomiques et le racisme.

Plus marginaux au sein de la droite institutionnalisée, les paléoconservateurs traduisent pourtant la perspective d’une partie non négligeable de la base républicaine aujourd’hui. Adoptant un ton moins conciliant que leurs congénères, les paléoconservateurs se distinguent par leur critique mordante des élites et leurs positions plus radicales sur le multiculturalisme, la mondialisation et l’interventionnisme en politique étrangère. Bien qu’il y ait des différences entre les représentants de cette tendance, on associe généralement le paléoconservatisme à la droite dure du Parti républicain sur des enjeux comme l’immigration et les relations raciales.

Les paléoconservateurs partagent presque tous une hantise marquée pour ce qu’ils appellent le Deep State, avec ses armées de bureaucrates progressistes qui tentent de façonner les citoyens à leur image. Considérant que la montée en force de la gauche libérale menace la civilisation judéo-chrétienne et l’héritage anglo-européen et voulant préserver les États-Unis de l’influence corrosive de la mondialisation, les paléoconservateurs prônent un nationalisme à la fois économique et identitaire. Ce remède est d’ailleurs commun à plusieurs des tenants du populisme de droite ailleurs dans le monde. Habités par un sentiment d’urgence, les paléoconservateurs entendent mener une « guerre de position » pour déloger leurs adversaires idéologiques.

Le paléoconservatisme mérite une attention particulière, car le ton et les idées qui s’y associent ont certainement inspiré Donald Trump. Sans être un idéologue, Trump a su comprendre les besoins et les désirs de l’électorat républicain. Longtemps délaissés par les deux principaux partis, les électeurs blancs peu scolarisés sont plus hostiles au libre-échange, à l’immigration et à l’expansion des droits civils et politiques aux minorités visibles.

Donald Trump a su motiver cette base démobilisée par son style frondeur, sa posture anti-establishment, ses promesses de construire un mur à la frontière avec le Mexique, de se retirer de divers accords internationaux et de privilégier l’« Amérique d’abord ».

Plusieurs commentateurs ont d’ailleurs associé ce slogan à la volonté d’en revenir à une Amérique plus homogène tant d’un point de vue ethnique que culturel. Animée par le ressentiment envers des élites politiques et économiques mondialisées, par la crainte d’être reléguée au statut de minorité dans la foulée des changements démographiques, par le dégoût de la rectitude politique et par une hantise de l’immigration, cette base était manifestement ouverte à des propositions plus radicales que ce que le Parti républicain avait offert jusque-là.

Si la coexistence entre les multiples branches du conservatisme américain, dont le traditionalisme, le libertarianisme, la droite religieuse et le néoconservatisme, a été parfois difficile au courant des six dernières décennies, elle a tout de même donné lieu à une coalition électorale relativement durable. Avec l’élection de Donald Trump en 2016, le populisme économique et le nationalisme grandissant de la base républicaine, le Parti républicain s’apprête à vivre une crise existentielle sans précédent. Le parti doit composer avec la radicalisation de ses partisans et le fait que son programme social, politique et économique n’a tout simplement plus la faveur de l’opinion publique. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant de voir le Parti républicain user de tactiques, comme la suppression du vote des minorités, qui seraient jugées illibérales dans toute autre démocratie mature. Cette mentalité d’assiégé n’a fait qu’aviver la polarisation politique qui s’observe depuis les années 1990 et alimenter la profonde hostilité de la base républicaine à l’endroit des démocrates et de la gauche libérale.

Alors que la résurgence relative du socialisme dans des organisations comme Democratic Socialists of America et des publications comme Jacobin implique un recentrement sur les conditions matérielles et l’identité de classe, un peu à la manière de la vieille gauche, une autre section, qui prend cette fois racine dans la nouvelle gauche, insiste sur l’expérience de l’oppression par les minorités, l’éradication des symboles de la suprématie blanche et de l’hétérosexisme, les réparations pour le passé esclavagiste du pays et une volonté des minorités de se représenter et de se définir par elles-mêmes.

Bien que cela ne soit pas toujours évident, cette dernière faction est plus à même de cohabiter avec les figures plus centristes du Parti démocrate, qui rechignent surtout à l’idée de renouer avec la social-démocratie. C’est donc dire que la gauche aux États-Unis doit elle aussi composer avec des divergences importantes sur les plans stratégique et philosophique.

Idéologies et polarisation aux États-Unis

Philippe Fournier

Les Presses de l’Université de Montréal, novembre 2021

64 pages

Qui est Philippe Fournier ?

Docteur en relations internationales de la London School of Economics, Philippe Fournier a enseigné la science politique à l’université pendant près de 10 ans et a été chargé de recherche section États-Unis et les Amériques au CERIUM. Il est actuellement professeur de science politique au collège Jean-de-Brébeuf.

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