Bureaucrates en pandémie

Lundi, le ministre du Travail, Jean Boulet, a remis les bureaucrates de la CNESST à leur place. Il a délivré une autorisation provisoire pour le fameux masque N99 entièrement fabriqué au Québec, qu’un bureaucrate bloquait – j’ai raconté tout ça lundi.

J’imagine qu’on devrait se réjouir, puisque « tout est bien qui finit bien » ? Permettez que je suspende temporairement les réjouissances pour dénoncer l’absurdité de cette affaire.

Bref rappel. Le chirurgien maxillo-facial René Caissie s’associe avec une firme de filtres du Saguenay (Sefar BDH) et une firme de fabrication de pièces de voitures, MI Intégration. Le masque, entièrement conçu et moulé ici, est testé par Santé Canada et approuvé. Le ministère de la Santé du Québec en recommande l’achat massif. L’appareil de protection respiratoire a plusieurs avantages, dont celui d’être réutilisable des dizaines de fois, car stérilisable. Économie Québec donne une subvention de 300 000 $. La chaîne de montage est installée à Sherbrooke et le masque de Dorma est produit. Une commande de 80 000 masques est exécutée.

Tout va vraiment bien… jusqu’à ce qu’arrive la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). Holà ! Votre masque ne répond pas aux normes, il n’est pas approuvé aux États-Unis !

Et là, tout bloque. L’usine de Sherbrooke et ses 40 employés. Les 30 autres employés de Dorma. Fini.

Ce n’est pas un cas classique du « bras droit qui contredit le bras gauche » du gouvernement. Les deux bras du gouvernement du Québec – Santé et Économie – embrassaient le projet. C’est plutôt un coup de pied au cul reçu d’une autre branche de l’État, que personne n’avait vu venir.

Permettez que je reproduise la lettre que M. Luc Castonguay a envoyée aux gens de Dorma, datée du 1er décembre. Ça vaut la peine de lire ça :

« En tant que vice-président à la prévention de la CNESST, j’apprécie les initiatives des entreprises locales visant à protéger la santé et assurer la sécurité des travailleuses et des travailleurs du Québec. Le développement de nouveaux produits, tel que l’appareil de protection respiratoire (APR) Dorma 99, peut permettre d’augmenter la quantité d’équipements mis à la disposition des employeurs pour réduire le risque lié à la COVID-19.

« Or, en vertu de l’article 45 du Règlement sur la santé et la sécurité du travail, la CNESST demande que les APR utilisés sur les lieux de travail soient ceux listés dans le Guide des appareils de protection respiratoire utilisés au Québec, publié par l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST). »

— Luc Castonguay, vice-président à la prévention de la CNESST

« Ce guide correspondait à la liste des équipements certifiés par le National Institute for Occupational Safety and Health (NIOSH) au moment de sa publication en 2002. Dans ce contexte, nous acceptons que tous les APR soient certifiés par NIOSH. Des directives administratives peuvent toutefois permettre des exceptions.

« Ceci étant, nous n’acceptons pas, pour le moment, les masques issus d’une autorisation de Santé Canada. L’approche retenue par Santé Canada vise le dépôt d’une documentation soutenant les performances des masques. Toutefois, selon les informations que nous disposons, aucun test ne semble être effectué directement par Santé Canada.

« Des questionnements ont également été exprimés notamment quant aux critères de design (sangle) et aux laboratoires d’essai (puisque peu de laboratoires canadiens ont de l’expérience dans l’accréditation d’APR). D’ailleurs, une consultation d’intervenants des autres provinces a permis de constater qu’ils partageaient eux aussi les mêmes préoccupations. Nous poursuivons néanmoins notre analyse de la situation et accumulons les données probantes afin de déterminer l’acceptabilité de la protection globale offerte par les masques approuvés par Santé Canada.

« Dans le cas où la position de la CNESST serait modifiée, nous vous tiendrons informé.

« Nous vous remercions de votre intérêt pour la santé et la sécurité des travailleurs. »

***

Autrement dit : c’est ben cute, votre masque, mais il n’est pas dans le Guide de 2002. Si c’est pas dans le Guide de 2002, c’est pas autorisé !

Vous me direz : comment pourrait-il être dans le Guide de 2002, puisqu’il vient d’être inventé d’urgence en 2020 ?

La réponse est dans le paragraphe suivant : il faut le faire certifier par l’autorité américaine de la santé.

Oui, mais les labos ont été fermés aux États-Unis, ils sont débordés… c’est pour ça que Dorma est passé par Santé Canada, qui a fait des pieds et des mains depuis le mois de mars pour certifier des appareils à toute vitesse. D’après Santé Canada, les tests sur ce masque dépassent les normes américaines.

Pas grave, le Règlement, c’est le Règlement, avec un super gros R Roulé, et l’article 45 le dit : y a rien qu’on peut faire !

Devant ce refus aussi inattendu que poétique, les gens de Dorma ont écrit au VP en question, histoire de savoir s’il n’y aurait pas quelque chose à faire. Un nouveau test ?

M. Castonguay n’a jamais répondu.

***

Considérez ceci un instant. On est le 1er décembre. En pleine foutue pandémie. La deuxième vague commence. Des gens ont créé un masque. Il fonctionne. Mieux qu’un N95 jetable, que les hôpitaux doivent acheter à l’étranger, toujours trop cher.

Et tout ce que la CNESST trouve à dire, c’est : s’cusez, votre patente est pas dans le Guide de 2002. Article 45. On vous fait signe. Merci pour votre intérêt, arrivederci, les amis.

Baveux, vous dites ?

Mettons que la CNESST est terriblement nerveuse à cause de son Règlement. Peut-être… en parler ? Lancer d’autres tests ? Interpeller le ministre ? Suggérer des pistes ? Je veux dire, faire cette chose qu’on nous a tous demandé de faire : se réinventer, s’aider un peu… bouger ?

Ce n’est pas comme si un type sortait de son sous-sol avec un masque de gardien de but, de la broche à poule et des lunettes fumées pour sauver les infirmières. Ces gens-là sont hyper sérieux. Va-t-on attendre qu’un labo américain nous envoie son opinion l’été prochain ? Qu’est-ce qui presse, après tout, c’est juste la pire pandémie en 100 ans !

Les partenaires dans cette histoire n’en revenaient pas. Mais ils ne voulaient pas trop faire de vagues. Tout allait bien finir par s’arranger, voyons… Une réponse à leur lettre viendrait sûrement… Le bon sens, l’urgence pandémique prendrait le dessus…

Eh ben non.

Encore la semaine dernière, ils n’avaient même pas de réponse à leur lettre.

***

Mon article a été publié lundi. Il n’était pas midi que le ministre Boulet, qui n’était pas au courant de cette affaire avant que je ne contacte son cabinet jeudi, annulait cette décision de la CNESST et autorisait le masque.

La CNESST a accepté une autorisation exceptionnelle, mais à une condition : le masque devra être soumis à une analyse complète dans ses propres laboratoires, ceux de l’Institut Robert-Sauvé de recherche en santé et sécurité du travail (IRSST). Rigueur, mesdames et messieurs !

La blague, c’est que c’est d’abord à l’IRSST que des gens ont été épatés par ce concept – avant que le Conseil national de recherches du Canada ne s’en mêle et trouve tous les partenaires.

Mieux : l’IRSST lui-même a testé DEUX FOIS le masque à la demande de gens du milieu hospitalier.

Conclusion de l’IRSST ? Les résultats sont exceptionnels, dépassent les 99 % de filtration.

Bref, toute cette prétention à faire de « nouvelles analyses » est de la poudre aux yeux. Pour donner l’impression d’avoir eu une raison de juste dire « non » en disparaissant dans le confort capitonné d’un Règlement.

Alors, à l’ami qui me demandait hier si j’étais content de voir que grâce à un article les choses ont bougé, je réponds aujourd’hui : pas vraiment, pas maintenant. En ce moment, je suis juste plus sidéré.

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