Avant de leur dire de décamper

Assis sur des chaises de camping, trois jeunes font circuler un joint. Un homme prend du soleil en sirotant une grosse Black Label. Une pile d’extincteurs à feu trône dans un coin, un don récent d’une entreprise.

Nous sommes dans le boisé Steinberg, dans Hochelaga-Maisonneuve, à un jet de pierre du mégacamping urbain qui a fait les manchettes l’an dernier avant d’être démantelé en décembre.

Deux chiens qui se bagarrent font soudainement tomber une bassine remplie d’eau de vaisselle dans la cuisine. Celle-ci, installée sous un abri tempo, est équipée pour nourrir une armée. On y trouve jusqu’à un réfrigérateur et un four micro-ondes alimentés par génératrice.

Bras tatoués, crâne chauve et longue barbe blanche, Guylain Levasseur veille sur ce nouveau campement comme un père de famille.

Les autres squatteurs et lui sont formels : ils n’ont aucune intention de partir. Ici, ils ont l’espace et la paix. Ils consomment ce qu’ils veulent. Ils n’ont plus à trimballer leurs choses avec eux.

Ils disent veiller les uns sur les autres et se sentir plus en sécurité que dans la rue. Ils ont le sentiment de se prendre en charge. De former une communauté.

* * *

Mais ce camping urbain soulève des inquiétudes. On craint les psychoses, les bagarres et les feux au boisé Steinberg. ll y a certes du paternalisme dans ces craintes. Mais convenons qu’il n’est pas idéal de voir des gens vivre à Montréal dans des conditions sanitaires dignes du tiers-monde.

Les solutions, malheureusement, sont complexes.

Si on ne veut pas que ces installations apparaissent chaque année avec l’arrivée du printemps, ce sont aux causes profondes qu’il faut s’attaquer. Et la liste des problèmes qui conduisent à l’itinérance et à la marginalité est longue.

Il y a la maladie mentale. La dépendance à l’alcool et aux drogues. La crise du logement, qui frappe particulièrement fort cette année. La pandémie, qui limite les places dans les refuges et oblige ceux qui y vivent à suivre encore plus de règles que ce qu’ils sont prêts à respecter.

Ça a déjà été dit : la solution passe par du logement social, par un meilleur accès aux ressources en santé mentale, par un financement adéquat des organismes communautaires.

Certains de ces chantiers sont en cours. Mais ils arriveront trop tard pour l’immédiat. Que faire en attendant ? La réalité est que les options sont limitées.

Démanteler le campement du boisé Steinberg avant qu’il n’atteigne les proportions de celui de l’an dernier ? D’un point de vue humain, ce serait crève-cœur. D’un point de vue pratique, ce serait un coup d’épée dans l’eau. Le problème se déplacerait ailleurs ou se morcellerait, moins visible mais tout aussi présent.

De concert avec des organismes communautaires, la Ville fait donc la seule chose possible. Elle tente de diriger les campeurs vers des ressources organisées. Mais convenons que leur argument de vente est difficile.

La plupart des grands refuges temporaires n’ouvrent leurs portes qu’aux individus sobres. Ils ferment le jour, si bien qu’il est impossible d’y accumuler du matériel. Les chiens n’y sont pas toujours les bienvenus.

Ces lieux sont évidemment essentiels. Mais lorsqu’arrive le beau temps, le camping et ses libertés leur font une concurrence déloyale.

La Ville travaille à des solutions plus permanentes. On convertit des hôtels en maisons de chambres dites à « bas seuil d’acceptabilité ».

En clair, on y accepte les gens tels qu’ils sont, soient-ils ivres, gelés ou en psychose. Bref, on fait correspondre les solutions à la réalité des usagers plutôt que d’essayer de faire rentrer des carrés dans des ronds.

L’administration Plante dit avoir créé 1100 logements permanents depuis son élection. Le hic, c’est qu’il faut plus que quatre murs pour sortir quelqu’un de la rue. Sans suivi, les gens qu’on y place ne restent pas longtemps. La balle est dans le camp de Québec et s’appelle le financement des services sociaux.

En attendant que ces logements permanents soient en nombre suffisant pour répondre aux besoins, les organismes communautaires réclament qu’on installe des toilettes, des douches et même l’électricité dans le campement du boisé Steinberg. C’est moins farfelu qu’il n’y paraît, et cela fait même partie des recommandations d’un rapport spécial de l’ONU sur les campements urbains au Canada.

On comprend toutefois la Ville de ne pas vouloir s’embarquer là-dedans. Offrir des services autour des campements, ça revient à les officialiser. Et c’est rendre encore plus difficile la transition vers des ressources véritablement adaptées aux besoins de leurs occupants.

Bref, on n’appelle pas les policiers pour déloger les squatteurs. Mais on ne les encourage pas à prendre racine non plus. On offre de l’aide et on tente de les convaincre d’aller vers des ressources existantes.

De toute façon, imposer des solutions à des gens qui n’en veulent pas et qui les rejetteront ne mènerait à rien.

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