Cyclisme

Sortir du rang

Hugo Houle est sur le World Tour pour y rester. Le cycliste de 24 ans a signé une prolongation de contrat de deux ans avec l’équipe française AG2R La Mondiale. À quelques jours de sa quatrième participation aux Grands Prix cyclistes de Québec (vendredi) et de Montréal (dimanche), La Presse l’a accompagné lors d’une sortie d’entraînement chez lui à Sainte-Perpétue. Une invitée surprise s’est jointe à nous.

SAINTE-PERPÉTUE — Les coéquipiers européens d’Hugo Houle l’ont surnommé le « bûcheron canadien ». Ils n’ont jamais mis les pieds à Sainte-Perpétue. Pas un hectare de forêt à l’horizon en approchant de ce village du Centre-du-Québec, connu pour son Festival du cochon.

À l’entrée de la paroisse d’à peine un millier d’habitants, une grande photo de Houle trône sous le panneau de bienvenue. Le cycliste de 24 ans croque dans la médaille d’or gagnée en juillet aux Jeux panaméricains de Toronto.

Belle revanche pour un garçon à qui une enseignante a déjà dit qu’il deviendrait un bon à rien. « J’étais un monstre », l’excuse Houle en souriant. Sa mère acquiesce discrètement. Son fils turbulent lui a valu son lot de convocations chez le directeur de l’école primaire.

Dur à croire qu’un jeune homme doux et avenant comme Houle a été si turbulent. Le sport a été salvateur, semble-t-il. De 9 à 15 ans, il a fait du triathlon, avant de se tourner définitivement vers le cyclisme, pour lequel il avait encore plus d’aptitudes.

Aujourd’hui, Houle figure parmi les trois ou quatre meilleurs cyclistes sur route du Canada. Depuis 2012, il court avec AG2R La Mondiale. La première équipe française vient de confirmer le prolongement de son contrat pour deux ans, un exploit pour un Québécois dans un marché ultra-compétitif.

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En réponse à une demande d’entrevue la semaine dernière, Hugo Houle m’a proposé de l’accompagner pour une sortie dans ses terres. L’affaire s’est organisée la veille, en deux courriels. « Je t’attends avec un bon petit café », a-t-il écrit à l’aube de ce matin brumeux.

Le cappuccino, avec mousse fantaisiste de son cru, était excellent. La surprise a été d’apprendre que sa mère, qui a répondu à la porte en cuissard et maillot, se joindrait à nous.

Diane Allard, 58 ans, a déjà 3600 kilomètres au compteur cette année (contre 20 421 km pour son fils). Elle a toujours roulé un peu, mais s’y est mise plus sérieusement dans les dernières années. Quand l’occasion s’y prête, comme aujourd’hui, elle tient la roue de son fils, à près de 30 km/h. Sinon, la décoratrice intérieure a tissé un petit réseau de rouleurs avec une demi-douzaine d’amis du coin. Lors d’un repas de cabane à sucre arrosé à la boisson Coureur des Bois, ils se sont donné un surnom : « Coureurs de rang ».

La maison familiale est voisine du parc municipal où Hugo et ses deux frères ont usé leurs patins dans leur jeunesse. Sur le mur de la salle à manger, impossible de ne pas remarquer l’affiche grandeur nature de Pierrik Houle, frère cadet de Hugo. Souriant, il est habillé pour un jogging hivernal, comme lors de ce soir tragique du 21 décembre 2012, où un chauffard ivre l’a tué à deux coins de rue de là. Il avait 19 ans.

Hugo et des amis s’étaient échangé ce panneau lors d’une course à la mémoire de Pierrik un mois après sa mort. Plus de 500 coureurs y avaient participé. Quelques jours plus tard, Hugo retournait en Europe pour entreprendre sa carrière avec AG2R.

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Avant de partir, Mme Allard remplit les bidons avec une boisson maison composée de jus d’orange, lime et sirop d’érable. « Ça change des poudres » fait Hugo, qui a une réserve de sirop à sa résidence en France.

En quelques coups de pédale, on se retrouve entre deux champs de maïs balayés par les vents, sur le rang Saint-Charles, direction Sainte-Brigitte-des-Sauts.

« Tu vas voir, on ne croisera pas beaucoup de voitures », annonce Houle, pour qui cette boucle autour d’un bras sinueux de la rivière Nicolet est un grand classique. « Quand j’avais 15-16 ans et que je voulais rouler une heure et demie, je venais faire ça à fond. »

Sa mère, qui tient le rythme derrière, nous avertit chaque fois qu’une rare auto s’apprête à doubler.

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En revenant par le même rang Saint-Joseph, sur l’autre rive, on longe un champ où Houle venait enlever les roches et faire les foins à l’adolescence. Aujourd’hui, les cultivateurs peuvent le voir passer comme une flèche sur sa monture de contre-la-montre.

« C’est ici que je suis venu préparer les championnats canadiens et les Jeux panaméricains », signale celui qui a décroché un premier titre national en juin. « Je peux filer un bout, c’est tranquille et l’asphalte est belle. »

À Toronto, Houle a produit ce qu’il considère son meilleur effort à vie pour gagner l’or : 400 watts de moyenne sur 47 minutes. Ses parents étaient sur place avec une douzaine de partisans de Sainte-Perpétue. Ils n’ont à peu près rien vu, aucun spectateur ne pouvait accéder à la zone de départ/arrivée, dans un coin perdu de Milton.

Mme Allard a appris la bonne nouvelle quand son fils l’a appelée. Une responsable de la sécurité un peu zélée lui a interdit de passer. Hugo a réglé la question en refusant de monter sur le podium tant que ses proches n’y seraient pas. La maman a les larmes aux yeux quand son fils raconte l’anecdote.

Cette médaille d’or lui a valu une belle visibilité au pays. Sportivement parlant, il avait accompli de plus grandes choses encore plus dans les classiques flandriennes et au Giro, son premier grand tour qu’il a conclu au 113e rang. « Ma saison, je l’ai faite au printemps », dit celui qui vise une participation au Tour de France d’ici 2017.

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On poursuit sur le rang Châtillon avant de retraverser la rivière Nicolet, à La Visitation, pour revenir à Sainte-Perpétue. Même s’il a accès à des routes de rêve autour de sa résidence provençale de Saint-Restitut, Houle adore s’entraîner dans son coin natal. « J’aime particulièrement l’automne, avec les feuilles, le vent frais. »

À la fin de la randonnée, il évoque le souvenir de son frère pour la première fois. Je lui demandais s’il avait toujours l’intention de devenir policier à la fin de sa carrière, lui qui a un diplôme de niveau collégial. Les événements entourant la mort de Pierrik, qui étudiait aussi en techniques policières, ont changé sa vision du métier, admet-il.

Il a vu des policiers, dont d’anciens collègues de classe, se dévouer corps et âmes dans l’enquête. Cet hiver, le chauffard, Guy Richard, a été déclaré coupable de délit de fuite causant la mort. Il a échappé à l’accusation de conduite avec les facultés affaiblies causant la mort. Il a écopé une peine de prison de 11 mois et une semaine.

Sans crier à l’injustice, Hugo, qui a témoigné au procès pour avoir lui-même repéré le coupable, a pu constater de première main les obstacles au travail policier.

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Le compteur d’Hugo indique 1 h 20 pour 40 km. Quand il le branchera à son ordinateur, les données (puissance, fréquence, vitesse moyenne, etc.) se transféreront automatiquement dans la plateforme d’AG2R.

Directeurs et entraîneurs peuvent ainsi suivre le travail quotidien des coureurs. Cette pratique, qui s’appliquera à toutes les équipes World Tour à partir de 2017, permet aussi de détecter de potentiels comportements suspects. « Ça montre qui est en forme ou pas, souligne le Canadien. Je suis à mon affaire, c’est donc à mon avantage. »

Après cette mise en bouche avec un journaliste, Houle a poursuivi son entraînement avec une séance derrière une moto, une façon d’imiter le rythme de course. Cette fois, sa mère sera devant, aux commandes de la mobylette. « J’aime moins ça, j’ai peur des accidents », admet Mme Allard, qui remplace Charles Lépine, le pilote habituel.

Figurant déjà parmi les quatre ou cinq meilleurs rouleurs de son équipe, Houle estime qu’en ajoutant une trentaine de watts à sa moyenne, il fraiera parmi les 10 meilleurs contre-la-montre au monde d’ici quelques années.

En attendant, il continue de perfectionner son art sur les routes de son adolescence. En réalité, le « bûcheron canadien » est un « coureur de rang ». De haut rang.

HUGO HOULE DEPUIS LE 1er JANVIER

Temps en mouvement : 622h12 m35

Distance : 20 421,33 km

Travail : 435 643 kJ

Dénivelé : 187 491 m

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