Chasseuse de son

Le choc poétique de Tanya Tagaq

L’artiste inuite Tanya Tagaq, connue pour son approche contemporaine du chant guttural, convie à une expérience radicale avec Chasseuse de son, film réalisé avec Chelsea McMullan qui prend l’affiche vendredi. Mêlant séquences documentaires et extraits de concerts, l’œuvre poétique et politique est à l’image de ses disques : viscérale.

Icône inuite

Tanya Tagaq est depuis près de 20 ans une des figures emblématiques du renouveau de la culture inuite au Canada. S’inspirant de ses racines, mais aussi d’artistes performeuses comme Diamanda Galas et Björk (avec qui elle a notamment collaboré en 2004 sur l’album Medulla), elle a développé un folk avant-gardiste, où se mêlent chant guttural et sonorités organiques, électriques et électroniques. Elle a publié six albums depuis 2005, le plus récent en date étant Tongues, paru en janvier 2022 et dont une version remixée a été lancée en juillet dernier. Tanya Tagaq a remporté le prix Polaris en 2014 pour son disque Animism, réalisé par Jesse Zubot (Zubot and Dawson).

Le chant de la terre

La longue scène d’ouverture de Chasseuse de son est fascinante : deux femmes se font face et improvisent un chant guttural qui évoque à la fois les émotions humaines, le règne animal (le chant des oies sauvages) et les éléments. Dans la tradition inuite, il se pratique ainsi, en duo, par des femmes. Tanya Tagaq adopte en solo une approche plus performative et contemporaine. Sa voix se trouve au cœur du film coréalisé par Chelsea McMullan, qui s’articule autour d’une performance sur scène nappée de lumière bleue. Les séquences documentaires, tournée au Nunavut, visent en quelque sorte à rendre plus explicites – mais sans verser dans l’illustration – les histoires, les traumas, les beautés, les combats et les paysages que le chant et les musiques évoquent.

Les pieds dans la roche

Sur scène, dans Chasseuse de son (Ever Deadly, en anglais), Tanya Tagaq porte une robe miroir qui reflète la lumière comme une boule disco. Les pieds sur la toundra, elle est plutôt revêtue d’un habit de camouflage semblable à ceux que portent les chasseurs. L’artiste inuite a les deux pieds profondément ancrés dans le sol du Nunavut où elle a grandi. Ce contact avec cette nature qui ne fait pas de cadeau lui est essentiel, comprend-on : son art se nourrit de l’âpreté des éléments qui l’entourent, mais aussi de la pugnacité de ses ancêtres. Dans une belle scène, elle se dit admirative du savoir-faire développé par ses prédécesseurs, qui ont appris à survivre dans un environnement a priori hostile.

Un film politique

Ce rapport au territoire est aussi marqué par un drame, dans Chasseuse de son : l’une des histoires que Tanya Tagaq tenait absolument à raconter était celle du déménagement forcé de familles inuites dans l’Extrême-Arctique canadien dans les années 1950. Sa mère a fait partie des déportés et donne la mesure du mensonge dont sa communauté a été victime. La douleur et la colère exprimée par la voix de la chanteuse se font l’écho d’autres enjeux touchant les premiers peuples du Canada qui sont évoqués de manière crue dans le film comme les disparitions et meurtres de femmes autochtones, ainsi que la tragédie des pensionnats. Chasseuse de son adopte sur ce plan une stratégie coup de poing sur le plan émotif.

Porté par l’intuition

Chelsea McMullan et Tanya Tagaq proposent un discours fort… sans tellement recourir au langage (la narration est poétique et minimale). Le fil narratif, bien que net, laisse parler les images. Dans ce paysage dépouillé et brut, on sent que la vie existe dans une espèce de danse-combat avec la nature. Le montage provoque parfois des chocs, se faisant l’écho du chant tantôt torturé, tantôt plus aérien de la chanteuse. « L’improvisation a été la ligne directrice », a expliqué Chelsea McMullan. Du tournage au montage, Chasseuse de son est une œuvre menée par l’intuition. Une approche qui, ici, s’avère très évocatrice.

Dès vendredi à la Cinémathèque québécoise (version française) et au Cinéma du Parc (version originale anglaise)

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