Haïti

« C’est une véritable bombe politique qui vient d’exploser »

Menacé d’inculpation dans l'assassinat du président Moïse, le premier ministre Henry limoge le procureur général

Le premier ministre haïtien, Ariel Henry, a congédié mardi le procureur général Bed-Ford Claude, qui avait demandé quelques heures plus tôt qu’il soit inculpé pour le meurtre du président Jovenel Moïse, en juillet. Une nouvelle preuve de la dérive totale de l’État haïtien, a réagi un expert interrogé par La Presse.

Ariel Henry a renvoyé le procureur général au moyen d’une lettre, qui a été rendue publique. « J’ai l’avantage de vous informer qu’il a été décidé de mettre fin à votre fonction », a-t-il écrit.

Le premier ministre a affirmé qu’il avait commis une « faute administrative grave ».

« L’État haïtien n’existe pas. Ça n’existe que de nom, c’est un État failli, peuplé par des dirigeants extrêmement corrompus », estime Roromme Chantal, professeur de science politique à l’Université de Moncton, au Nouveau-Brunswick.

« C’est une véritable bombe politique qui vient d’exploser en Haïti, compte tenu du contexte déjà en place caractérisé par [l’assassinat du président] », affirme M. Chantal.

Le président Moïse a été abattu le 7 juillet par un commando armé à son domicile de Port-au-Prince, ce qui a créé une onde de choc à travers le pays.

Quarante-quatre personnes, dont dix-huit Colombiens et deux Américains d’origine haïtienne, ont déjà été arrêtées dans le cadre de l’enquête sur le meurtre de Jovenel Moïse, commis sans qu’aucun policier de sa sécurité rapprochée ne soit blessé.

Pour le professeur, il n’est pas étonnant que le premier ministre ait retiré Bed-Ford Claude de ses fonctions.

« Le pays n’est pas une démocratie. Ariel Henry peut se comporter en seigneur et en maître. »

— Roromme Chantal, professeur de science politique à l’Université de Moncton

« Ce sont des actes grotesques et des actes politiques », a déploré à l’Agence France-Presse Samuel Madistin, avocat d’une organisation de défense des droits de la personne.

Des « éléments compromettants »

Dans une lettre adressée au tribunal de première instance de Port-au-Prince, Bed-Ford Claude assure qu’il « existe suffisamment d’éléments compromettants qui forment sa conviction sur l’opportunité de poursuivre Monsieur Henry et de demander son inculpation pure et simple ».

Le commissaire du gouvernement de Port-au-Prince, équivalent du procureur général, avait par ailleurs demandé qu’on interdise à M. Henry de quitter le territoire haïtien « en raison de la gravité des faits exposés ».

Vendredi soir, Bed-Ford Claude avait déjà invité le chef du gouvernement à se présenter mardi au parquet, affirmant que M. Henry avait eu, quelques heures après le meurtre de Jovenel Moïse, des conversations téléphoniques avec l’une des personnes activement recherchées dans le cadre de l’enquête.

Ancien cadre de l’unité de lutte contre la corruption, dépendante du ministère de la Justice, Joseph Félix Badio aurait été géolocalisé dans le quartier où se situe la résidence privée de Jovenel Moïse lors des appels passés à Ariel Henry à 4 h 03 puis à 4 h 20 la nuit de l’attentat.

Ariel Henry a été désigné premier ministre d’Haïti deux jours avant l’assassinat de Jovenel Moïse, souligne Roromme Chantal. « C’est extrêmement troublant », évoque le professeur.

M. Henry est aussi un défenseur « de l’idée selon laquelle il ne faut pas avoir un exécutif bicéphale, mais plutôt un seul premier ministre » au pouvoir, a ajouté M. Chantal.

Le premier ministre a été porté au pouvoir par le Core Group, formé d’ambassadeurs étrangers, et non par le gouvernement.

« En plus d’Ariel Henry, est-ce qu’il y aurait d’autres acteurs influents en Haïti […] qui seraient à l’origine de cet assassinat ? »

— Roromme Chantal, professeur de science politique à l’Université de Moncton

Samedi, le premier ministre avait dénoncé la démarche du procureur, la qualifiant de diversion.

« Les manœuvres de diversion pour semer la confusion et empêcher la justice de faire sereinement son travail ne passeront pas », avait réagi Ariel Henry.

Des juges menacés, une population résignée

Le processus judiciaire concernant l’assassinat de Jovenel Moïse a été marqué par la difficulté à trouver un juge pour la présider. Les juges nommés ont reçu des menaces et se sont retirés, explique Roromme Chantal.

Par exemple, le juge Mathieu Chanlatte avait affirmé prendre en charge le dossier le 9 août, avant de se retirer quatre jours plus tard.

Pour M. Chantal, la lumière ne sera jamais faite sur la mort de Jovenel Moïse à moins d’une intervention de la communauté internationale.

« Je ne pense pas que ces révélations [de mardi] viendront apprendre grand-chose aux Haïtiens, qui sont depuis de nombreuses années conscients de la corruption qui [mine] l’appareil de l’État. »

Chronologie

7 juillet

Assassinat du président Jovenel Moïse dans sa résidence privée.

7 août

Un mois après l’assassinat du président, aucun juge n’a encore été nommé pour enclencher l’enquête judiciaire sur cette affaire.

13 août

Le juge d’instruction Mathieu Chanlatte, nommé le 9 août pour faire la lumière sur l’assassinat de Jovenel Moïse, se retire du dossier.

23 août

Le juge Gary Orélien est chargé du dossier, et sera protégé, assure le ministre de la Justice du pays.

— Coralie Laplante, La Presse

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