46e Festival du film de Toronto

Le quétaine des uns…

Toronto — Kenny G est l’artiste qui a vendu le plus d’albums de musique instrumentale dans le monde. Le saxophoniste est peut-être aussi le musicien le plus méprisé de son époque.

« Il est probablement le plus célèbre musicien de jazz vivant. J’ai fait ce film pour comprendre pourquoi ça met autant de gens en colère ! », explique d’entrée de jeu la documentariste Penny Lane, dans son film Listening to Kenny G, présenté dimanche en première mondiale au Festival international du film de Toronto. « Pourquoi ça nous dérange tant que quelqu’un déteste une chanson ou un artiste qu’on aime ? se demandait avant la projection de son film la cinéaste américaine. Moi, ça me fâche, en toute honnêteté ! Je le ressens comme une injustice. C’est ce qui m’a inspiré ce film. Pourquoi devrait-on se soucier du goût musical des autres ? »

La question corollaire de ce fascinant documentaire est tout aussi intéressante : qu’est-ce qui est quétaine, pourquoi, et selon qui ? Dans ma vingtaine, Céline Dion était considérée comme le summum du quétaine. Aujourd’hui, ceux qui ont 20 ans, pour qui le quétaine est une relique du passé, considèrent Céline Dion comme un parangon de coolitude. Question de perspective, évidemment.

Kenny G, avec ses mélodies sirupeuses et ses solos de saxophone langoureux, ses longs cheveux bouclés et ses chemises blanches entrouvertes, est l’emblème même, l’archétype en quelque sorte du quétaine. Du jazz-pop romantico-sentimental (ou « érotico-mocheton », comme dirait RBO), que l’industrie musicale – et le groupe Radio Radio – qualifie d’« easy listening jazz ».

Sa musique, et ses ersatz, est ce qui est diffusé en boucle dans les ascenseurs, les cabinets de dentiste et en attente sur les lignes des institutions bancaires. De la musique inoffensive, sans grande personnalité.

« Je suis sûr que j’ai entendu beaucoup de Kenny G en attendant quelque chose », dit Ben Ratliff, critique du New York Times interviewé par Penny Lane. « C’est de la tapisserie », dit un autre journaliste.

« Qu’est-ce qu’il y a de mal à une musique facile à écouter ? », demande Kenny Gorelick, de son nom complet, dans ce documentaire de la chaîne HBO. « Je compose des chansons que j’aime et qui plaisent à beaucoup de gens. Les critiques ne m’aiment pas, parce qu’ils pensent que j’écris des chansons sur mesure pour plaire aux masses, afin d’être riche et célèbre. Si seulement j’étais aussi brillant ! »

Penny Lane revient sur le parcours de ce fils d’entrepreneur en plomberie de Seattle, diplômé en comptabilité, destiné à reprendre les rênes de l’entreprise familiale. La carrière du saxophoniste-comptable a décollé au milieu des années 1980 et il a eu la bonne idée de devenir l’un des 10 premiers investisseurs dans une petite entreprise de café de Seattle : Starbucks.

Le personnage que présente la documentariste est très particulier. Un perfectionniste de 65 ans, extrêmement soucieux de l’image lisse qu’il projette, à l’image de sa musique. Doublé d’un être manifestement complexé, socialement inapte, qui semble tenter de masquer ses blessures dans une confiance en soi trop appuyée (il se dit convaincu qu’il gagnera un jour un Oscar pour une musique de film).

On serait blessé à moins, cela dit. Penny Lane interviewe quantité de spécialistes du jazz, journalistes et universitaires, qui expliquent à quel point son succès les indispose.

« Comment te sens-tu ? », lui demande la documentariste d’entrée de jeu. « Sous-apprécié, de façon générale. Mais sinon, ça va, répond-il en riant. Je pense que les gens ne me connaissent pas bien. Ils connaissent ma musique. Je ne suis pas une personnalité pour eux. Je suis un son. »

Ce son de saxophone, amplifié par des excès de vibrato et de réverbérations, d’une esthétique kitsch typique des années 1980, est facile à détester. C’est une caricature. Sauf que mépriser Kenny G, surtout lorsqu’on est amateur de jazz, est en soi un cliché. C’est l’équivalent de haïr Nickelback pour un fan de rock. C’est un lieu commun.

Est-ce qu’il est plus convenu d’aimer la musique de Kenny G ou de la détester ? C’est l’une des questions qu’inspire le film de Penny Lane, qui va aussi à la rencontre des admirateurs du saxophoniste, un groupe plus hétérogène qu’on pourrait le croire, de plusieurs générations et de diverses origines. Elle va jusqu’en Chine où, à la fin de la journée de travail, on peut entendre un peu partout la pièce Going Home de Kenny G. Parce que c’est apaisant, accrocheur et facile d’écoute, explique un professeur de musique chinois.

« Est-ce que la musique de Kenny G est une arme de consentement massive ? Est-ce qu’elle encourage les gens à se conformer ? Et si c’est le cas, pourquoi ? », demande Ben Ratliff. Sa musique est un monologue alors que le jazz est essentiellement un dialogue, lui reproche avec raison un critique. « Ce n’est pas du sax, c’est de la masturbation ! », dit-il.

C’est dans l’univers du jazz que Kenny G trouve ses plus féroces détracteurs. La « police du jazz », comme il les a baptisés.

Le guitariste Pat Metheny avait écrit sur son site web une lettre assassine à propos du saxophoniste, après l’enregistrement d’un duo virtuel avec Louis Armstrong il y a une vingtaine d’années.

À l’évidence, Kenny G n’est pas un grand mélomane. Il préfère, de son propre aveu, parler de golf, passion qu’il a développée avec sensiblement de talent. Il n’a pas grandi en écoutant John Coltrane ou Charlie Parker, et il n’arrive pas à reconnaître Thelonious Monk sur un tableau des grands du jazz.

Toute la question de l’appropriation culturelle par les Blancs d’une musique traditionnellement afro-américaine est aussi abordée dans le film. Des musiciens de jazz noirs, beaucoup plus doués, n’ont jamais eu le centième de la reconnaissance ou du succès de Kenny G. « Honnêtement, je n’ai jamais réfléchi à l’impact de la couleur de ma peau dans le succès de ma carrière, dit le principal intéressé. Mais j’en ai probablement bénéficié. »

On peut difficilement lui reprocher de manquer de lucidité. « Je sais que si je coupe mes cheveux, ma carrière va aller aux toilettes ! », dit-il.

Il est conscient d’être la risée de plusieurs et s’amuse parfois aux dépens de sa réputation kitsch, notamment dans les réseaux sociaux, où il est devenu une sorte de « roi du mème », selon certains.

Il essaie manifestement de rester dans le coup. Ce n’est pas étranger au fait qu’il ait accepté, suivant le conseil de ses deux fils, de collaborer avec des artistes comme Kanye West ou The Weeknd.

Et si, comme Céline Dion, Kenny G était devenu cool pour une nouvelle génération ? Même Ben Ratliff, critique du New York Times, admet qu’il est curieux d’entendre la musique qu’il a à proposer. « Je n’aurais pas dit ça il y a 10 ans ! » De mon côté, à la fin du documentaire, j’avais complètement changé ma perception de l’œuvre de Ke… Ben non, je vous tire la pipe ! Il n’y a rien à faire. Je trouverai toujours ça quétaine.

Les promesses d’Arthur Rambo

Un jeune romancier français d’origine maghrébine, Karim D., est l’auteur à succès du moment. Il vient de publier un roman sur la vie de sa mère immigrante. La critique est dithyrambique, il est invité sur les plus grands plateaux de télévision, mais alors qu’on lui propose de réaliser lui-même l’adaptation de son roman au cinéma, son univers s’écroule. Il est révélé que Karim D. a un alter ego sur Twitter nommé Arthur Rambo, qui s’amuse depuis l’adolescence à choquer, provoquer et « faire rire les potes » avec des tweets violents, misogynes, homophobes ou antisémites. Qui était au courant ? Qui ne l’était pas ? Qui le soutient, qui le lâche ?

Pour son nouveau film, Arthur Rambo, le cinéaste de Ressources humaines et de L’emploi du temps, Laurent Cantet, s’est inspiré d’une histoire vraie pour s’intéresser aux conséquences de la parole, aux limites du second degré, aux préjugés envers les banlieues françaises et à l’hypocrisie des milieux intellectuels. La prémisse est riche, Rabah Nait Oufella, découvert à l’adolescence dans Entre les murs de Cantet, Palme d’or 2008, convainc dans le rôle de cet auteur dépassé par ce qui lui arrive. Mais le scénario, qui finit par tourner à vide, n’exploite pas toutes ses possibilités et laisse le spectateur sur sa faim, sans conclusion satisfaisante.

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