Les défis de la liberté de la presse

« Je suis leur ennemi »

En vue de la Journée mondiale de la liberté de la presse, le 3 mai, La Presse vous propose une série d’articles qui se penchent sur les entraves au droit du public à l’information et les solutions pour y remédier.

Insultes, menaces, agressivité en personne et sur les réseaux sociaux : l’intimidation contre les journalistes est en hausse au Québec. Des reporters nous racontent ce qu’ils vivent au quotidien.

Une nouvelle réalité frappe les journalistes qui couvrent des manifestations au Québec depuis le début de la pandémie : ils peuvent être injuriés, filmés et harcelés dès qu’ils posent le pied par terre, jusqu’au moment où ils quittent les lieux. Si bien que des agents de sécurité les accompagnent désormais dans leurs déplacements.

« Pendant près de trois heures, je me suis fait insulter comme jamais un être humain ne se fait insulter », dit Hadi Hassin, journaliste pour Radio-Canada à Québec, en évoquant l’une des premières manifestations antimasques à Québec qu’il a couverte, à l’été 2020.

Ce jour-là, son collègue caméraman et lui se sont fait lancer « deux ou trois insultes » dès qu’ils sont sortis de leur camion.

« On se faisait traiter de menteurs, de pourris… Puis c’est monté à dix insultes. C’est là que j’ai réalisé que ça ne finirait jamais. »

Dans la même manifestation, Kariane Bourassa, journaliste à TVA, s’est fait enlacer en ondes par deux manifestants antimasques. Devenue virale, la scène avait enflammé les complotistes sur le Net, convaincus que TVA avait monté l’évènement de toutes pièces pour nuire à l’image des manifestants.

« J’ai commencé à recevoir des messages sur Instagram qui me menaçaient, moi et ma famille. J’ai dû avoir un agent de sécurité 24 heures sur 24 devant chez moi pendant une semaine. »

— Kariane Bourassa

Un homme de 26 ans des Laurentides a finalement été arrêté pour avoir proféré des menaces et incité à la haine sur les réseaux sociaux à son endroit.

L’an dernier, le reporter de TVA Yves Poirier s’était fait insulter et lancer une cannette de bière lors d’une manifestation antimasque. En décembre, Tristan Péloquin, journaliste à La Presse, et lui avaient vu leur numéro de cellulaire publié par un complotiste sur Facebook, ce qui a mené à une avalanche d’appels d’intimidation.

La virulence de l’intimidation et des attaques verbales a surpris Hadi Hassin, qui travaille pour Radio-Canada depuis deux ans.

« J’arrive sur le terrain, et je suis [vu comme] leur ennemi, dit-il. Tout ce que je peux faire, c’est encaisser les insultes et essayer de faire mon travail le mieux possible. »

« Sale truie »

Les manifestations sont des points chauds pour le harcèlement, mais celui-ci ne cesse pour ainsi dire jamais, surtout pour les journalistes de la télé, très visibles avec leur camion identifié aux couleurs de leur employeur. « On roule en camion, et des gens nous font des doigts d’honneur », note M. Hassin.

Journaliste à TVA depuis 2014, Kariane Bourassa dit que le problème de l’intimidation peut survenir n’importe quand.

« J’ai accompagné des agents de la Sûreté du Québec qui allaient dans les érablières pour sévir contre les rassemblements illégaux. Après mon direct, j’ai reçu des insultes par courriel. “Sale truie”, “J’espère que tu ne dors pas la nuit”, “Comment tu peux t’attaquer au monde comme ça ?”. Les gens ne diraient jamais ça à quelqu’un dans la rue. Pourquoi, parce que je suis journaliste, ils se permettent de le faire ? »

Michaël Nguyen, président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et journaliste aux affaires judiciaires au Journal de Montréal, a lui-même été frappé par le pédophile montréalais Christophe Villeret dans un couloir du palais de justice, en novembre dernier. L’agresseur s’est par la suite engagé devant un juge à ne pas troubler l’ordre public.

M. Nguyen remarque une hausse des plaintes reçues à la FPJQ concernant l’intimidation des journalistes depuis un an, ce qui coïncide avec le début de la pandémie.

« Ce qui est nouveau, c’est que les gens sont complètement désinhibés. Ils ne se cachent plus. Ils réagissent très rapidement. La critique a sa place. Les attaques n’ont pas leur place. J’encourage tous les journalistes à porter plainte. On n’a pas à tolérer de se faire attaquer. »

— Michaël Nguyen, président de la FPJQ

Depuis les évènements de l’an dernier, les journalistes de TVA et de Radio-Canada qui ont à couvrir des manifestations se font accompagner par un agent de sécurité.

Le fait qu’un agent soit présent change complètement la donne, note Hadi Hassin. « Je peux me concentrer sur mon direct sans toujours penser que quelqu’un va m’arracher mon téléphone des mains », dit-il.

Le journaliste dit adorer son métier, et signale que les bons mots du public n’ont pas cessé et lui remontent le moral. « La majorité des gens nous apprécie, c’est bon de se le rappeler. »

Ce qui motive Kariane Bourassa, c’est de savoir qu’elle est impartiale dans son travail. « On donne la parole à tous les côtés, même à ceux qui sont contre. Je sais que je fais un bon travail journalistique, et mes patrons m’appuient. Pour moi, c’est ce qui compte. »

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