Quel rapport avec la loi 21 ?

On devrait parler de cet orphelin de 9 ans.

De sa famille décimée sur un trottoir de London, en Ontario.

De la communauté musulmane, encore une fois ciblée par une attaque haineuse, meurtrière, insensée.

Mais dans les grands médias de Toronto, on parle d’autre chose, depuis l’attentat terroriste de dimanche soir. On parle de la Loi sur la laïcité de l’État du Québec. Non seulement on en parle, mais on fait un lien entre ceci et cela.

Sans blague.

« Dénoncer le sectarisme commence par dénoncer la loi 21 au Québec », écrit le chroniqueur Brian Lilley dans le Toronto Sun. « Il peut sembler étrange de dire qu’il faut dénoncer une loi du Québec pour une attaque terroriste présumée contre une famille musulmane en Ontario, mais les deux choses sont liées. »

C’est drôle, mais « étrange » n’est pas le mot qui me vient spontanément à l’esprit pour décrire cet amalgame.

J’opterais plutôt pour « odieux ».

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À la une du Toronto Star, la chroniqueuse Susan Delacourt reproche à Justin Trudeau de ne pas dénoncer la loi 21 – une loi qui fait en sorte, selon elle, que « les musulmans se sentent mal accueillis dans cette province ».

Jusque-là, pas (trop) de problèmes. Une chroniqueuse a bien le droit de critiquer ce qu’elle veut. Je serais mal placée pour prétendre le contraire…

Mais écrire cette chronique au lendemain d’un attentat antimusulman, la publier entre une photo de la communauté endeuillée et une photo des victimes du massacre…

Là, j’ai comme un malaise.

« Aucun des beaux discours prononcés lundi à la Chambre des communes [pour dénoncer l’attentat de London] n’est passé proche de mentionner la législation au Québec », regrette Susan Delacourt dans sa chronique.

J’ose une explication : si les politiciens fédéraux n’ont pas mentionné la loi 21 dans leurs discours, c’est parce que… ça n’avait rien à voir.

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Susan Delacourt cite le discours de Jagmeet Singh, qui a déclaré aux Communes que des musulmans, au Canada, avaient maintenant peur de sortir de chez eux pour faire une marche. « Singh ne parlait pas de la loi 21 », prend-elle la peine de souligner, comme s’il pouvait y avoir un malentendu.

Comme si les musulmans du Québec étaient constamment terrorisés à l’idée de sortir faire une marche…

Évidemment, Singh ne parlait pas de la loi 21. Il parlait de gens radicalisés qui assassinent des innocents en pleine rue, au Canada. Il parlait de fous furieux qui considèrent que certains de leurs compatriotes ne méritent pas de vivre à cause de leur appartenance religieuse.

Quel rapport avec la loi 21 ?

Pourquoi laisser entendre que cette loi provinciale, aussi controversée soit-elle, est la source de l’islamophobie dans l’ensemble du pays ? Qui peut croire un instant que le tueur de London ait été influencé par cette loi québécoise ?

Le travail d’introspection est-il trop douloureux, au Canada anglais, que l’on tente de rejeter la responsabilité sur le Québec ?

Ce serait trop commode. La haine envers les musulmans n’est pas une exclusivité québécoise, tant s’en faut. L’enquête policière a révélé que le tueur de la mosquée de Québec, Alexandre Bissonnette, s’était radicalisé seul devant son écran, en s’abreuvant de sites américains d’extrême droite.

Il ne s’intéressait pas à la politique québécoise. Il n’écoutait même pas les radios de Québec. De toute façon, c’était avant les douloureux débats entourant la loi 21.

Depuis l’adoption de cette législation, un musulman a été poignardé à mort devant une mosquée… de Toronto. Et puis, dimanche, il y a eu ce massacre, encore en Ontario.

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Je ne suis pas en train de défendre la Loi sur la laïcité de l’État. Je crois que le gouvernement caquiste fait fausse route en empêchant des Québécoises musulmanes de devenir enseignantes, policières ou procureures de la Couronne.

Cela dit, je peux comprendre les arguments de ceux qui défendent la laïcité de l’État. Pour une majorité de Québécois, la neutralité des institutions requiert que les employés retirent tout signe religieux à l’entrée.

Mais dans le ROC, certains commentateurs n’ont pas l’air de vouloir comprendre. Ils ont plutôt l’air de croire que cette histoire de laïcité n’est qu’un prétexte pour imposer une loi purement raciste.

Mardi, des journalistes anglophones ont demandé à plusieurs reprises à Justin Trudeau ce qu’il pensait de la loi 21. Deux fois, le premier ministre a évité de répondre. « Êtes-vous d’accord avec les experts et les militants qui disent que la loi 21 alimente la haine et la discrimination ? », lui a-t-on encore demandé.

Cette fois, le premier ministre a répondu « non ».

Ça se discute, vous me direz. Bien sûr.

On peut débattre de tout ça. On l’a déjà fait abondamment, et on continuera à le faire, puisque la loi sera contestée en Cour suprême.

On peut très bien reprocher à Trudeau de ne pas avoir défendu avec plus de vigueur la Charte des droits et libertés au moment où la loi 21 était contestée en cour. Ça se plaide.

Mais faire tout ça au lendemain d’un attentat terroriste en Ontario, pire, faire un lien entre la loi et l’attentat, c’est injuste. Et exécrable.

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Ce n’est pas la première fois que des commentateurs du ROC profitent d’une tragédie pour faire le procès du Québec.

Rappelez-vous cette chroniqueuse du Globe & Mail, au lendemain de la tuerie du collège Dawson, qui avait trouvé le moyen de faire un lien entre cet attentat, celui de Concordia et celui de Polytechnique : les trois avaient été perpétrés par des tueurs aux racines étrangères, souffrant probablement d’aliénation dans une société québécoise pure laine…

C’était aussi douteux que les liens que certains tentent systématiquement de faire entre les fanatiques islamistes et l’ensemble de la communauté musulmane.

Vous savez, ceux qui demandent aux musulmans de se dissocier des terroristes à chaque nouvel attentat ? On fait face au même procédé grotesque. Au même amalgame inacceptable.

Il est temps de revenir à l’essentiel : à cette communauté musulmane, encore une fois ciblée par une attaque haineuse, meurtrière, insensée.

À cette famille décimée sur un trottoir de London, en Ontario.

À cet orphelin de 9 ans.

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