Aimer, enseigner, délester

Lorsqu’elle entend dire que l’école est importante au Québec, que le soutien aux élèves vulnérables est une priorité pour le ministre de l’Éducation, qu’il ne faut pas les abandonner, allez ! un p’tit coup de main de plus pour colmater les trous laissés par la pandémie, Mme Émilie ne peut s’empêcher de rire… Enfin, presque.

« Je ris jaune et après je pleure. Parce que je suis tannée de faire rire de moi, de faire rire de ma profession, par des paroles qui sont en fait bien différentes des gestes. »

Mme Émilie est enseignante dans une école primaire en milieu défavorisé à Montréal. Son nom est fictif, mais sa colère ne l’est pas. Il y a quelque temps, elle a perdu son orthopédagogue, gentiment invitée à prendre le relais dans une classe spécialisée qui n’avait plus d’enseignant. Alors que ses élèves n’ont jamais eu autant besoin d’aide, on leur coupe cette aide. Cherchez l’erreur.

J’aimerais vous dire qu’il s’agit ici d’un malheureux cas isolé. Mais non… Depuis le début de l’année scolaire, de 40 à 50 orthopédagogues du Centre de services scolaire de Montréal (CSSDM) ont été réaffectés pour pallier la pénurie d’enseignants, selon l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal.

À ses élèves en difficulté qui travaillaient d’arrache-pied depuis le début de l’année pour reprendre le dessus, Mme Émilie doit dire : « Désolée, il n’y a plus d’ortho. Débrouillez-vous ! Bonne chance à tous ! »

Avec ce sentiment terrible d’arracher sa bouée à un enfant qui tente d’éviter la noyade, juste au moment où une vague menace de l’engloutir.

« Je me sens impuissante. On est débordés, on donne tout ce qu’on a, on a déjà peu de ressources, et là, on vient couper le service à ceux et celles qui en ont le plus besoin. »

« J’ai mal pour eux. J’ai mal pour leurs parents. J’ai mal pour moi et pour tous les orthopédagogues qu’on déplace à droite et à gauche comme bon vous semble. J’ai mal pour ma profession. »

— Mme Émilie

Sa collègue orthopédagogue, appelons-la Mme Suzanne, a tout aussi mal. Même si elle a accepté de se dévouer pour une classe sans prof, ça lui brise le cœur de devoir abandonner les élèves avec qui elle a tissé des liens depuis le début de l’année. Elle n’en dort plus la nuit.

Mme Suzanne, qui songe à devancer sa retraite, se désole que sa profession soit si peu valorisée et si peu attrayante pour la relève. « Quand on travaille dans l’enseignement, on se donne corps et âme, contrairement à la croyance populaire. Je vous garantis que la majorité des enseignants que je côtoie, ils se battent pour les enfants. J’en ai beaucoup sur le cœur. J’entends le ministre Roberge nous parler de plein de belles promesses, de services supplémentaires dans les écoles, du soutien pour pallier les retards académiques causés par la pandémie. Où sont-elles, ces ressources ? J’aimerais bien qu’il sorte de son bureau et qu’il vienne voir comment ça se passe dans nos écoles. »

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Bien que ces deux femmes ne fassent que défendre les droits de leurs élèves, elles ont demandé l’anonymat, craignant que la loyauté à l’égard des enfants soit interprétée comme un manque de loyauté à l’égard de leur centre de services scolaire. Ce serait parfaitement insensé, mais ça s’est déjà vu…

Mme Émilie s’inquiète pour ses élèves, grandement affectés par la pandémie. Depuis le début de l’année, les obstacles dans leur parcours sont devenus de plus en plus grands. Retard scolaire, augmentation des difficultés d’apprentissage, baisse générale des notes. Ses collègues et elle, déjà épuisés, tentent de reprendre le dessus, de rattraper le temps perdu, en plus de devoir s’adapter aux contraintes sanitaires.

En temps normal, le soutien de l’orthopédagogue en classe n’est pas un luxe. En cette année anormale, il l’est encore moins. Surtout pour ses élèves les plus vulnérables. Ceux qui vivent sous le seuil de pauvreté. Ceux qui proviennent des classes d’accueil. Ceux qui ne peuvent compter ni sur l’aide de leurs parents ni sur les services d’un orthopédagogue au privé. Pour ces enfants, le soutien de professionnels à l’école est une absolue nécessité.

Malgré tout, on déshabille Paul pour habiller Jacques. Une forme de délestage qui a de graves conséquences et qui place l’enseignante dans une situation intenable.

Comme un soignant forcé de choisir lequel de ses patients malades a le plus de chances de survivre, elle doit choisir lequel de ses élèves est « assez » en difficulté pour avoir droit, malgré tout, aux services qui n’ont pas encore été coupés. À qui donnera-t-on le plus de chances de réussir ?

Qu’une classe d’adaptation sans enseignant soit dirigée par une orthopédagogue, Mme Émilie n’est évidemment pas contre. « On aime mieux avoir un professionnel qualifié dans une classe où les besoins sont très grands. On comprend cet aspect. Mais ça demeure fâchant de se faire dire qu’on enlève des services à d’autres pour les redonner ailleurs, alors que l’on ne devrait jamais avoir à faire de tels choix. Tous devraient avoir accès à ces services. »

On appelle ça une « réaffectation ». Mais dans les faits, j’y vois une forme de désaffection à l’égard des élèves les plus vulnérables. Désaffection à l’égard de la profession enseignante. Désaffection à l’égard de la mission de l’école publique.

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Je vous disais qu’il ne s’agit pas d’un cas isolé. En fait, les cas se sont multipliés au retour des Fêtes. Cela affecte surtout des écoles en milieu défavorisé, où la pénurie de personnel est particulièrement grave et où l’on peine à pourvoir les postes dans les classes spécialisées. Toutes les semaines, le syndicat a été informé d’au moins quatre ou cinq nouvelles réaffectations d’orthopédagogues.

D’où cette aberration : alors que le contexte pandémique a exacerbé les difficultés des élèves les plus vulnérables, le CSSDM les prive de services essentiels et fragilise encore plus leur réussite.

En septembre, lorsqu’on a appris dans Le Devoir que des orthopédagogues seraient ainsi réaffectés, le DGilles Julien a vivement décrié la décision dans une lettre ouverte. « Il est totalement incompréhensible, pour ne pas dire scandaleux, d’entendre que les enfants en difficulté scolaire importante ne pourront pas avoir accès à leur orthopédagogue cette année après des mois de pause, COVID-19 oblige », écrivait-il.

Il dénonçait une décision administrative abusive et absurde qui témoigne d’une « grande négligence » des enfants en grand besoin. Une voie pavée vers un décrochage scolaire pratiquement garanti, même au primaire.

Malheureusement, cinq mois plus tard, rien n’est réglé, bien au contraire. Et comme le délestage a lieu en milieu défavorisé, où les parents sont moins prompts à se plaindre, cela passe sous le radar. Si des Mme Émilie et des Mme Suzanne ne sonnent pas l’alarme, personne ne le fera. Et on continuera à nous faire croire que le sort de ces enfants que l’on regarde se noyer compte vraiment.

Un dernier recours, vraiment ?

Au CSSDM, on me dit que la réaffectation des enseignants orthopédagogues ne se fait qu’en dernier recours, une fois toutes les autres solutions de rechange étudiées, dans un contexte où le recrutement demeure un défi dans les écoles au Québec. « Dans ce contexte difficile, nous n’avons pas assez d’enseignants en adaptation scolaire et nous nous retrouvons face à un dilemme puisque notre mission est d’offrir des services pédagogiques à l’ensemble de nos élèves. » La réaffectation vise « à faire en sorte que [les] élèves en classes spécialisées puissent avoir accès à un enseignant titulaire qualifié et à des services éducatifs adaptés ». Or, selon l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal, dans plusieurs cas, le CSSDM a sciemment levé le nez sur d’autres solutions existantes, notamment le recours à des conseillers pédagogiques tout à fait qualifiés pour diriger une classe. Au cabinet du ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, on promet de corriger la situation rapidement si la réaffectation ne constitue pas réellement un dernier recours, comme le veut la directive ministérielle. « On reconnaît que ce n’est pas l’idéal. Le cabinet va intervenir », me dit la directrice des communications, Claudia Landry.

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