Pologne et Biélorussie

Piégés dans le froid à la porte de l'Europe

Des centaines de demandeurs d’asile coincés, parfois depuis des semaines, à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne souffrent de la faim et du froid et sont épuisés. Ils avaient cru découvrir une nouvelle route migratoire vers l’Europe. Au lieu de ça, ils ont été abandonnés à leur sort, piégés dans un litige international. Une crise migratoire qui a déjà fait au moins cinq morts.

Un dossier d'Agnès Gruda

Un macabre jeu de ping-pong

C’était dans les semaines ayant précédé le retour des talibans à Kaboul. Se sentant menacés, une trentaine d’Afghans ont décidé de prendre la route avant qu’il ne soit trop tard.

À bord de leur autocar, il y avait 27 hommes, 5 femmes et 1 chat gris nommé Fiyouz.

Une des femmes, âgée de 53 ans, souffre d’une maladie rénale. Une autre est une adolescente de 15 ans. Le groupe compte notamment une enseignante qui craignait pour son avenir sous la férule rigoriste des talibans.

Les Afghans ont mis le cap sur Minsk, capitale de la Biélorussie, qui venait d’ouvrir ses portes aux migrants de toute origine, dans une mesure avouée de réplique aux sanctions européennes.

« Nous vous inonderons avec des migrants et des drogues », a clamé le président Alexandre Loukachenko, quand son pays a été ciblé par des représailles économiques après avoir forcé l’atterrissage d’un avion survolant son territoire pour arrêter le dissident Roman Protassevitch.

Cette spectaculaire opération avait eu lieu à la fin de mai. Dès le début de l’été, les liaisons aériennes permettant de rejoindre Minsk depuis l’Irak, la Turquie ou la Syrie se sont multipliées. Les demandeurs d’asile se sont passé le mot.

Selon le journaliste biélorusse Tadeusz Giczan, du site Nexta, jusqu’à 900 migrants atterrissent encore aujourd’hui quotidiennement à Minsk. Ils sont immédiatement conduits à la frontière de la Pologne – porte d’entrée vers l’Union européenne.

Certains réussissent à atteindre leur objectif. Environ 2500 migrants de la « filière biélorusse » seraient déjà arrivés en Allemagne, où leurs demandes d’asile sont étudiées en bonne et due forme. D’autres ont moins de chance.

Pris au piège

Le groupe de 32 Afghans a mis une vingtaine de jours à parcourir les 5000 km séparant Kaboul de Minsk. Depuis, ils sont coincés sur une bande frontalière entre la Pologne et la Biélorussie.

Côté polonais, soumis à un « état d’urgence », le territoire est inaccessible tant aux organisations humanitaires qu’aux médias. Côté biélorusse, il s’agit d’une zone tampon délimitée par des barbelés qui rappellent l’époque soviétique. Il n’y a aucun village où trouver de l’aide.

« Même quand ils ont de l’argent, les réfugiés ne peuvent rien acheter », dit Kalina Czwarnog, porte-parole de la fondation polonaise Ocalenie (Sauvetage), qui tente de venir en aide aux migrants.

« Les Afghans sont très faibles, les Biélorusses leur donnent trois miches de pain tous les deux jours, et ils sont réduits à boire l’eau d’un ruisseau boueux. »

— Kalina Czwarnog, porte-parole de la fondation Ocalenie

« Il n’y a aucune installation sanitaire, les femmes boivent le moins possible, pour éviter d’avoir à uriner à la vue des autres », décrit Kalina Czwarnog.

Jointe dans un village voisin de cette frontière qui s’étire sur 400 km Kalina Czwarnog ne peut pas atteindre les demandeurs d’asile afghans qu’elle avait rencontrés avant un décret imposant l’état d’urgence dans la bande frontalière.

Ce décret a été adopté le 2 septembre. Depuis, elle reste en contact téléphonique avec eux – quand ils réussissent à recharger leurs téléphones.

Renvois illégaux

Ce groupe d’Afghans a vraisemblablement été refoulé par la Pologne vers la Biélorussie, affirme Amnistie internationale, qui les localise grâce à des images satellites.

Le 18 août, ils se trouvaient du côté polonais de la frontière. Et le lendemain, du côté biélorusse, affirme Amnistie.

Selon l’organisme, il pourrait s’agir d’une preuve de renvoi forcé illégal, contraire au droit international.

Des récits rapportés par les ONG et la presse polonaise confirment le recours aux renvois illégaux. Il y a ce couple congolais voyageant avec un gamin de 10 ans, qui a été renvoyé cinq fois vers la Biélorussie, avant d’avoir pu déposer sa demande d’asile en Pologne.

Le 27 septembre, une vingtaine de demandeurs d’asile, tous kurdes, ont émergé de la zone d’urgence, pour être refoulés vers la frontière biélorusse. Le groupe comptait huit enfants. Des images d’un bambin en pyjama raidi par la boue ou d’une fillette serrant son ourson en peluche ont ému l’opinion publique. Ils ont néanmoins été renvoyés vers la Biélorussie.

Des victimes

Cette semaine, l’ONG de Kalina Czwarnog a été en contact avec deux femmes originaires du Yémen, dont l’une est enceinte de six mois, coincées à la frontière et privées de toute aide humanitaire.

Elle a aussi parlé avec un Irakien, qui disait avoir été battu à coups de matraque par un garde-frontière biélorusse.

Ce qui est paradoxal, note Eve Geddie, d’Amnistie internationale, c’est que la Pologne a manifesté beaucoup de sympathie pour les « femmes et les filles afghanes » depuis l’arrivée au pouvoir des talibans.

« Et pourtant, ici, les Afghans sont utilisés à des fins politiques, on les laisse mourir », déplore-t-elle.

Selon Eve Geddie, certains migrants ne sont plus joignables, leurs téléphones ou leurs chargeurs ont été détruits.

Déjà, au moins cinq personnes ont été trouvées mortes dans les bois de la région frontalière. Quatre du côté polonais, une du côté de la zone franche biélorusse. Ce week-end, on s’attendait aux premiers gels. Les gens qui réussissent à entrer en territoire polonais sont souvent en état d’hypothermie.

Au bout du rouleau, certains sont prêts à reprendre l’avion vers leur point de départ. Mais les autorités biélorusses les gardent derrière les barbelés ou les repoussent vers la Pologne. Qui les renvoie en sens inverse.

C’est un jeu de ping-pong avec des migrants en guise de balles.

Disparitions

Certains des migrants qui ont pris la route de Minsk disparaissent de l’écran radar, leurs proches sont incapables de les joindre.

Une femme a été trouvée inconsciente alors que son corps n’était plus qu’à 24 °C, raconte Marysia Zlonkiewicz, du groupe Granica (frontière), un réseau d’ONG essayant de soutenir les migrants. Son mari, qui s’était établi plus tôt en Allemagne et attendait qu’elle le rejoigne, a dû téléphoner à tous les hôpitaux avant de la retrouver.

Le groupe Granica est actuellement en contact avec 200 demandeurs d’asile coincés entre les deux pays. Ceux qui réussissent à quitter la zone d’urgence « sont frigorifiés, détrempés, souvent ils ont la diarrhée à force de boire l’eau des ruisseaux », raconte Marysia Zlonkiewicz.

« En été, ils pouvaient manger des pommes de terre et du maïs, mais aujourd’hui, on nous dit qu’ils mangent des feuilles qui les font vomir. »

— Marysia Zlonkiewicz, de l'ONG Granica

Quand les migrants arrivent en Pologne dans un état critique, ils hésitent à appeler l’ambulance. Ils ont peur que les familles soient séparées. Ou que les services de santé appellent les gardes frontaliers, qui les renverront vers la Biélorussie. « Les réfugiés qui sortent du bois nous disent qu’ils y ont vu des cadavres », dit Mme Zlonkiewicz. Impossible de vérifier, puisque la zone frontalière est non accessible.

« Jamais je n’aurais cru que de telles choses pouvaient se produire en Pologne », déplore Marysia Zlonkiewicz. « Je croyais qu’on vivait dans un pays civilisé qui respecte les lois internationales », s’indigne Maria Peltz, du réseau Familles sans frontières, créé après le renvoi de la famille kurde, le 27 septembre.

Accusés de terrorisme

Les images des enfants détrempés tranchaient avec les raisons invoquées par la Pologne pour justifier sa politique frontalière – le gouvernement présente les migrants comme des individus dangereux, des terroristes ou des pédophiles. Dans une conférence de presse surréaliste, deux ministres polonais ont même montré une photo d’un homme d’allure arabe s’adonnant à un acte sexuel avec une vache, comme s’il s’agissait d’un des demandeurs d’asile.

La Pologne affirme se protéger contre ces migrants. Mais elle nie se livrer à des renvois illégaux. Ce à quoi Eve Geddie, d’Amnistie internationale, répond : « Les images satellites, elles, ne mentent pas. »

État d’urgence en Pologne

Blackout d’information

Deux journalistes de la chaîne Arte et leur collaboratrice polonaise ont été arrêtés, fin septembre. Pourquoi ? Pour avoir pénétré par inadvertance dans la zone frontalière protégée par l’état d’urgence, que la Pologne vient de prolonger pour 60 jours.

Ils ont été menottés, placés dans des voitures séparées, se sont fait saisir leur équipement et ont passé 24 heures en garde à vue. Traduits devant un juge, ils ont reçu un avertissement. La police réclamait une amende.

Le message reste clair : ceux qui s’aventurent dans la zone soumise à l’état d’urgence le font à leurs risques et périls.

« Ces journalistes sont entrés dans la zone d’urgence par erreur, le marquage n’y est pas toujours clair, et pourtant, ils ont été traités comme des criminels », dénonce Pavol Szalai, responsable du bureau Union européenne-Balkans pour Reporters sans frontières (RSF). Ce dernier rappelle que deux autres journalistes qui sont entrés délibérément dans la zone interdite font actuellement face à la justice polonaise. RSF estime que les restrictions imposées par l’état d’urgence sont « arbitraires et disproportionnées », compte tenu de la situation qui prévaut à la frontière polono-biélorusse.

Rappelons qu’une bande de territoire longeant les 400 km de la frontière est interdite d’accès, autant aux médias qu’aux organisations humanitaires. Les migrants qui y sont coincés n’ont donc accès à aucune forme d’aide. Il est aussi difficile de documenter ce qui s’y passe exactement, alors que ceux qui réussissent à en sortir affirment avoir croisé des corps de personnes mortes dans la forêt.

Situation exceptionnelle

La manière dont le gouvernement polonais gère cette crise migratoire est exceptionnelle en Europe, souligne Pavol Szalai. Aucun État européen n’avait adopté de loi d’urgence durant la crise migratoire de 2015, alors que 1 million de demandeurs d’asile, notamment syriens, avaient pris le chemin de l’Union européenne.

Et la Pologne elle-même n’avait pas décrété d’état d’urgence depuis 1981, alors que le gouvernement communiste avait brandi la loi martiale pour museler l’opposition.

Avant l’état d’urgence, RSF était déjà inquiète pour la liberté de la presse en Pologne, en raison d’une tentative de prise de contrôle du réseau TVN, appartenant à des intérêts américains.

Une loi obligeant le géant américain Discovery à devenir minoritaire au sein du groupe audiovisuel a été rejetée par le Sénat, mais la licence de TVN reste toujours menacée. Devant les tentatives de « repolonisation » des médias polonais, RSF a déclaré, début septembre, « l’état d’urgence pour la liberté de la presse en Pologne ».

Union européenne

Douze pays demandent le financement de barrières anti-migrants

Douze États de l’Union européenne, dont l’Autriche, la Grèce, la Pologne et la Hongrie ont demandé à Bruxelles de financer la construction de barrières à leurs frontières pour empêcher les arrivées de migrants, dans une lettre envoyée à la commissaire aux Affaires intérieures Ylva Johansson. La destinataire a répondu que les pays avaient « la possibilité et le droit de construire des clôtures », mais « quant à savoir si on devrait utiliser les fonds européens qui sont limités, pour financer la construction de clôtures à la place d’autres choses tout aussi importantes, c’est une autre question », a-t-elle ajouté lors d’une conférence de presse à l’issue d’une réunion des ministres de l’Intérieur à Luxembourg. Les ministres des 12 pays jugent qu’« une barrière physique apparaît comme une mesure de protection des frontières efficace, qui sert les intérêts de l’ensemble de l’UE, pas seulement les États membres en première ligne ».

— Agence France-Presse

La crise en dates

23 mai

Le gouvernement biélorusse force le détournement d’un vol Athènes-Vilnius de Ryanair pour arrêter le journaliste et opposant Roman Protassevitch.

24 juin

L’Union européenne décrète des sanctions économiques contre la Biélorussie. Le président biélorusse Alexandre Loukachenko réplique qu’il va « noyer l’Europe avec des migrants et des drogues ». Depuis, des ressortissants irakiens, syriens ou afghans qui atterrissent à Minsk reçoivent leur visa sur-le-champ. Et sont dirigés vers la frontière de la Pologne.

25 août

La Cour européenne des droits de l’homme a ordonné à la Pologne de fournir une aide humanitaire aux migrants et réfugiés à sa frontière avec la Biélorussie. Cette demande n’est toujours pas respectée.

2 septembre

La Pologne décrète « l’état d’urgence » le long de la frontière avec la Biélorussie. Médias et ONG y sont interdits.

17 septembre

En vertu d’une mise à jour législative, la Pologne légalise l’expulsion de personnes entrées sur son territoire de manière irrégulière.

19 septembre

Quatre migrants sont trouvés morts du côté polonais de la frontière. Ils semblent avoir souffert d’épuisement et d’hypothermie. Un autre est mort du côté biélorusse.

21 septembre

Le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés et l’Organisation internationale des migrations se disent « choqués et consternés » par la mort de cinq personnes à la frontière polono-biélorusse. Ils réclament un accès à la zone placée sous l’état d’urgence. À ce jour, leur appel est resté sans réponse.

27 septembre

Les ministres polonais de l’Intérieur et de la Défense tiennent une conférence de presse accusant les migrants d’être des « terroristes, des pédophiles et des zoophiles ». Des images montrent une famille de demandeurs d’asile kurdes refoulés vers la Biélorussie.

29 septembre

Amnistie internationale affirme détenir des images pouvant constituer des preuves de renvois illégaux de migrants vers la Biélorussie.

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