Giuliano Ruffini

Le virtuose qui se joue des experts

Il se présente comme l’héritier d’une collection de tableaux anciens. Mais la justice française le soupçonne d’être un des plus grands faussaires de tous les temps.

Ange ou démon ? Le mystère plane autour de ce fils d’immigrés italiens. Giuliano Ruffini a introduit sur le marché d’innombrables œuvres de maître, généralement authentifiées par les plus grands spécialistes. Issues pour la plupart d’une collection privée dont l’amateur d’art dit avoir hérité. En 2014, un corbeau révèle à la justice française que ces tableaux seraient tous des faux, réalisés par un as de la copie, ami de Ruffini. Lui aurait été chargé de les vieillir par un passage dans un four à pizza. Une dizaine d’œuvres sont alors saisies dans les plus grands musées. Mais rien n’indique pour l’instant que ce sont des contrefaçons. Ruffini se dit victime d’un complot, et le juge italien a remis l’extradition, réclamée par la France… aux calendes grecques.

« Depuis quelque temps, un nom revient souvent dans le milieu de l’art à propos des gens dont il faut se méfier, car liés à une activité de faussaire. Et celui de Giuliano Ruffini est très souvent cité. » Ainsi débute la lettre-fleuve anonyme envoyée en mai 2014 à l’OCBC, l’office de police chargé de lutter contre le trafic de biens culturels en France. Les détails alarmants fournis par ce Bon Samaritain ont déclenché une enquête judiciaire confiée à la juge Aude Buresi.

Premier coup de théâtre : le 1er mars 2016, la Vénus de Cranach, pièce maîtresse de la collection du prince de Liechtenstein, est saisie au nez et à la barbe des visiteurs d’une exposition à l’hôtel de Caumont, à Aix-en-Provence. « Une simple radiographie devrait suffire pour établir la vérité sur ce tableau », précisait la lettre anonyme. 

Quatre ans plus tard, ce tableau n’a pas fini de faire parler de lui et, bien que le prince Hans-Adam II revendique son authenticité, il croupit toujours dans les locaux de la douane. À la grande déception de la juge Buresi, les laborantins peinent à déceler le vrai du faux. Rien de surprenant si l’on se fie au courrier anonyme qui décrit le procédé savant permettant de produire des faux qui « peuvent subir avec succès les analyses pigmentaires scientifiques ». 

Emballé par l’idée qu’un faussaire soit parvenu à ce niveau de perfection, le Daily Mail titre sur « l’affaire du siècle » et surnomme Giuliano Ruffini « le James Moriarty de l’art ancien », en référence au célèbre ennemi de Sherlock Holmes, un génie ayant mis son talent au service du mal. Ruffini aurait-il mis le sien au service du faux ? Selon le corbeau, il aurait justifié la provenance de ses toiles en « ayant recours à la collection de M. André Borie, qui a fait le tunnel sous le Mont-Blanc ». 

Giuliano Ruffini vit depuis plus de 40 ans à Castelnovo ne’ Monti, une bourgade plantée au pied du splendide massif des Apennins, en Emilie-Romagne… sauf pour le fisc, qui l’a longtemps cru résident belge. C’est là que ce fringant septuagénaire à la chevelure poivre et sel nous accueille. Sa grande villa est décorée avec goût. Flanquée d’une piscine à débordement, elle surplombe les collines verdoyantes et le plateau rocheux de Bismantova. C’est dans ce cadre enchanteur que la Guardia di Finanza a débarqué, le 28 janvier 2016, pour chercher « un laboratoire destiné à la réalisation de fausses œuvres d’art ».

Une abondante documentation est alors saisie, des tableaux, des matériaux chimiques, des manuels de restauration d’œuvres d’art et, précise le rapport, « un four industriel caché à l’intérieur de la buanderie dans un espace dissimulé, protégé par une porte blindée, à son tour cachée par une armoire glissante à roulettes ».

« Oui, nous dit Ruffini, j’ai fait installer un blindage pour protéger mes tableaux, sinon tout le monde pouvait les voler. Et le four, c’est moi qui le leur ai montré, ils ne l’avaient pas vu. Je leur ai aussi montré la grosse machine qui sert à fabriquer la pâte à pizza. Car ce four servait à cuire des pizzas, pas des tableaux. Et s’il était dans cette pièce, c’est parce que je n’avais pas de place ailleurs ! »

Trois semaines après la perquisition, la défense de Ruffini a obtenu la restitution des biens, le tribunal de Reggio Emilia ayant constaté l’absence de preuves et retiré les charges de contrefaçon. Il retient en revanche la fraude fiscale. Officiellement agriculteur à la retraite, Ruffini ne déclare que 6000 euros de revenus annuels. Une bien modeste pension pour celui qui a fait un don de 2,3 millions d’euros à son fils, a acquis un bien à 1,65 million d’euros et possède des comptes en banque bien fournis.

La collection d’André Borie

Né en 1945, Ruffini a grandi boulevard Ornano, à Paris. Son père, cordonnier, l’élève à la dure. À 16 ans, Giuliano part vivre sa vie. Peintre autodidacte, il vend ses paysages de Provence devant un restaurant, à Cannes, où il a la chance d’être repéré et invité à exposer dans une galerie parisienne. Une séquence des actualités Pathé, datée de mars 1964, le montre peignant sous l’œil avisé de la chanteuse Damia puis, au milieu de son expo, au bras de Michèle Torr, alors âgée de 16 ans ; Ruffini, lui, en a 18. Il avait rendez-vous avec Jean Cocteau le jour de sa mort. « Il était homosexuel et j’étais beau garçon, dit-il. Ça aurait pu marcher. » Giuliano s’égare. À Rome, il dort sous les portes cochères, mène la vie des ragazzi di vita de Pasolini. Puis son ami Majax, le magicien, lui présente Andrée Borie, la fille d’André Borie, célèbre entrepreneur de travaux publics. Elle a trois décennies de plus que lui et tient une boutique d’antiquités près de la place des Vosges. Le couple monte un restaurant à Paris, s’installe sur la Côte d’Azur, puis s’offre ce corps de ferme près de Castelnovo ne’ Monti.

En 1980, quand Andrée meurt d’une crise cardiaque, elle laisse au trentenaire cette propriété de 60 hectares, des objets d’art et, selon lui, les tableaux anciens accrochés autrefois au premier étage de l’hôtel particulier de son père à Paris. C’est de cette collection qu’il sortira des œuvres d’artistes de renom, totalement inédites, une gageure alors que les tableaux de maître sont suivis à la trace.

À peine arrivé chez lui, Ruffini nous montre une facture de 1973, tamponnée, signée de la main d’Andrée Borie et authentifiée. On ne demande qu’à le croire. Dans cette histoire, les expertises sèment le doute davantage qu’elles ne le lèvent.

Faussaire ou pas, Giuliano Ruffini est un excellent illusionniste.

« Tous les ans, il nous sortait des chefs-d’œuvre, ce qui nous agaçait parce qu’on travaillait d’arrache-pied et qu’on ne trouvait rien », confie un couple de marchands parisiens en vue qui a fréquenté le « promeneur » à Drouot où Ruffini a commencé sa carrière en distribuant les Flamands comme des petits pains.

L’expert parisien René Millet conteste leur authenticité, mais reconnaît à Ruffini « un œil ». « On évitait de le conseiller à nos clients, mais ce type est un crack. »

« Avec le temps, la qualité des œuvres qu’il propose a augmenté », note le corbeau qui, dans sa missive, évoque son association avec le talentueux copiste Lino Frongia que Ruffini appelle pudiquement « mon restaurateur ». Frongia est son voisin et ami, un peintre qui vit entre sa vaste demeure de style colonial et son appartement romain et à qui Vittorio Sgarbi, secrétaire d’État aux Biens culturels à l’époque de Silvio Berlusconi, avait confié la rénovation « à l’ancienne » de la cathédrale de Noto, en Sicile. Sgarbi n’est pas seulement historien d’art, il est une star de la télévision où ses esclandres contre la « république des juges » font grimper l’Audimat. Autant dire qu’il goûte peu les méthodes de la juge française.

Dans son immense appartement romain, jonché de livres d’art, et comblé de tableaux, il déambule en pointant avec une lampe de poche ses Frongia, peintures modernes et copies anciennes. « Un génie », dit-il avant de prendre son téléphone pour l’appeler : « Tu devrais dire que c’est toi qui as peint tous les tableaux qui ont été saisis. Même Léonard de Vinci n’aurait pas fait mieux ! » Il éclate de rire, puis me le passe. Surpris, Frongia répète qu’il ne peut pas parler à la presse, mais parle quand même et raconte qu’il aime peindre des « à la manière de » et des « copies ». « Mais, dit-il, je suis incapable de travailler avec des matériaux d’époque ! »

Sgarbi appelle ensuite Ruffini : « Allô, oui, c’est pour passer commande : un four pour cuire mes tableaux ! » [Rires.] « Non, mais sérieusement, comment croyez-vous que cela soit possible ? » Il se penche sur l’un des « tableaux Ruffini » qui apparaît sur l’écran de mon ordinateur. Et mime de la main le geste du peintre. « Lino est un génie, il pourrait faire ça, murmure-t-il. Mais non, c’est impossible ! Personne ne peut peindre un Gentileschi, un Frans Hals ou un Cranach ! Et puis quoi encore ! Et qui peut faire des trous de termites ? » L’idée d’une officine capable de sortir des tableaux de maître à la pelle lui paraît invraisemblable.

Les secrets d’un faussaire parisien

Ce n’est pas l’avis de Jules-François Ferrillon, un ancien prof de philo qui a longtemps été le courtier de Ruffini. Dans un roman à clef, il dévoile les secrets d’un faussaire parisien qu’il met en scène en train de mariner des peaux de lapin dans de la chaux mêlée à du plâtre, une méthode pour fabriquer la colle à la manière des anciens. « Il écrit aussi comment faire de la peinture rouge : en écrasant des coccinelles ! Vous m’imaginez courir dans les champs avec un filet à papillons ? » Ruffini ironise.

Pour pimenter la sortie de son ouvrage, Ferrillon avait mis en ligne une bande-annonce où la Vénus de Cranach apparaissait sous une pluie de dollars. Mais le nom qui rend vraiment fou de rage Ruffini, c’est celui d’un septuagénaire installé dans les Pouilles : Jean-Charles Methiaz. Muni d’un mandat de vente fourni par Ruffini, il s’est associé avec un jeune homme d’affaires, Mickaël Tordjman, pour céder la Vénus au marchand Konrad Bernheimer. Coût de la transaction : 3,2 millions d’euros ! Ce que Ruffini apprend, mais des mois plus tard. Son avocat, Philippe Scarzella, entame alors une procédure. L’audience est fixée à l’automne 2016. La lettre anonyme bouscule l’agenda. 

L’enquête de la juge Aude Buresi, que Methiaz a déjà croisée lors d’une précédente affaire de faux modernes, va donner aux deux intermédiaires quatre ans de répit. L’affaire arrivera devant le tribunal en fin d’année. Methiaz se dit serein. Ruffini aussi. Lorsqu’il nous a reçus en février, une chose l’inquiétait : la capacité de la justice italienne à résister aux requêtes de la juge française qui veut l’entendre à Paris avec Lino Frongia, en espérant des aveux…

Le 28 février, la cour d’appel de Bologne rejetait la demande d’extradition de Lino Frongia. La justice française n’aurait apporté « aucun élément pertinent pour caractériser une quelconque infraction ». Le 4 mars, les magistrats de la cour d’appel de Milan ont adressé un camouflet à la juge Buresi : Giuliano Ruffini demeurera en Italie tant que son affaire d’évasion fiscale ne sera pas jugée. Autant dire… une éternité !

Les tableaux saisis risquent ainsi de croupir dans les locaux de la douane judiciaire sans que personne ne sache vraiment s’ils constituent la plus belle collection de faux de l’histoire de l’art ancien ou le fruit d’une gaffe judiciaire sans précédent.

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