Remaniement ministériel à Ottawa

Turbulences pour une recrue

Cela faisait quelques années que le Québec n’avait pas été aussi bien représenté dans un gouvernement fédéral, particulièrement dans les postes économiques.

À la suite du mini-remaniement ministériel, c’est d’ici que viennent les ministres des Affaires étrangères, de l’Industrie, du Développement économique, du Patrimoine, du Conseil du Trésor, de l’Agriculture et du Revenu, sans oublier le premier ministre lui-même et son leader parlementaire.

Justin Trudeau espère ainsi faire des gains au Québec. Sauf que son plan contient un pari : les Transports.

Marc Garneau sera remplacé par Omar Alghabra, recrue au Conseil des ministres. Cet unilingue anglophone de la banlieue de Toronto devra gérer des dossiers complexes, comme la vente d’Air Transat, l’aide au secteur aérien, la station du Réseau express métropolitain (REM) à l’aéroport de Montréal et le projet de train à haute fréquence entre le Québec et Windsor. Le Bloc québécois serait très heureux de l’entendre répondre des platitudes dans la langue de Macdonald…

Sous M. Trudeau, l’un des plus vifs accrochages avec le Québec est survenu au sujet des migrations irrégulières au chemin Roxham. Le gouvernement Legault avait été insulté par le ton moralisateur et le manque de sensibilité du ministre fédéral, Ahmed Hussen. Il ne s’est pas fait d’amis non plus dans les négociations sur le logement.

C’est pour éviter ce genre de tension inutile que M. Trudeau s’est résigné à nommer un lieutenant au Québec, Pablo Rodriguez.

Avec la nomination de M. Alghabra, sa présence sera plus que jamais nécessaire. La pression sera énorme.

C’est commencé d’ailleurs avec la vente d’Air Transat à Air Canada.

Le Bureau de la concurrence a déjà conclu que les consommateurs seraient perdants, mais cela n’avait pas empêché dans le passé des transactions de se conclure malgré tout, comme entre First Air et Canadian North.

La transaction doit être approuvée par le ministre. M. Garneau avait commandé une étude avant de trancher, et le travail avance.

Une démarche similaire se déroule auprès des autorités européennes. Pierre Karl Péladeau veut lui aussi acheter Air Transat, et il a demandé au fédéral et à l’Europe de bloquer la vente à Air Canada. Peu importe la décision de M. Alghabra, elle sera contestée.

L’aide au secteur aérien est aussi très attendue. Les relations entre M. Garneau et les transporteurs étaient tendues. Ces derniers n’ont pas aidé leur cause en faisant la promotion des voyages dans le Sud en pleine pandémie et en annulant des vols régionaux.

Le ministre a eu raison de défendre les intérêts des consommateurs, en rendant toute aide conditionnelle au remboursement des billets de vols annulés à cause de la pandémie. Et après les promesses non respectées envers Aveos, la vigilance est requise. Mais tout de même, le dossier traîne depuis neuf mois.

À la décharge de M. Garneau, le ministre des Transports s’occupe d’abord de réglementation. L’aide dépend des Finances, et l’ex-ministre Bill Morneau ne voulait pas de programme ciblé pour l’industrie aérienne, de crainte que les pétrolières, entre autres, ne demandent la même chose. De toute façon, les transporteurs ont pu profiter des programmes généraux (les prêts ainsi que la subvention salariale et le crédit pour les grands employeurs).

Mais en novembre dernier, le fédéral s’est engagé à conclure une telle entente avec les transporteurs. M. Alghabra devra finir le travail en trouvant le fragile équilibre entre la protection des consommateurs et des contribuables, d’une part, et la défense des intérêts de cette industrie névralgique pour le Québec.

À cela s’ajoute la station du REM à l’aéroport Trudeau, pour laquelle on attend de connaître la contribution du fédéral, et le feu vert espéré pour le train à haute fréquence de VIA Rail qui relierait Windsor à Montréal, et possiblement à Québec.

À cause du jeu de chaises musicales, François-Philippe Champagne perd le prestigieux poste de ministre des Affaires étrangères. Marc Garneau le remplace.

Certes, les deux Michael sont encore prisonniers en Chine, et les familles des passagers du vol PS752, abattu par erreur par un missile iranien, attendent leur pleine indemnisation. Mais il serait injuste de le blâmer. M. Champagne avait un faible rapport de force, et il est difficile de dire ce qu’il aurait dû faire autrement.

Pour les libéraux, il sera plus utile à l’Innovation. Cet infatigable vendeur passera ainsi tout son temps au pays pour couper des rubans et distribuer des chèques préélectoraux. Et sa nouvelle fonction lui permettra d’assister M. Alghabra dans l’aéronautique.

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On le sait, le remaniement découle de la démission de Navdeep Bains comme ministre de l’Innovation.

Mardi, Justin Trudeau a prétendu que des élections printanières n’étaient pas sa « préférence ». Cela ne le dérangerait pas trop non plus… Si les sondages lui étaient favorables et que la vaccination se déroulait bien, il serait fortement tenté de se renverser après le dépôt de son budget. C’est si évident que même la fille de M. Bains, élève de deuxième secondaire, le devine.

Le ministre part pour passer plus de temps avec sa famille. Son aînée craignait qu’il ne s’engage pour un autre cycle électoral qui durerait jusqu’à la fin de son high school.

Fidèle de M. Trudeau, il était en quelque sorte lieutenant du gouvernement en Ontario. La réélection des libéraux passe par la banlieue torontoise. Cela explique pourquoi le départ de M. Bains est suivi par l’arrivée de M. Alghabra, autre député de cette région.

Aux Transports, M. Alghabra aura le mandat entre autres de répondre aux demandes de Toronto et de l’Ontario pour le transport collectif. Mais s’il ne veut pas nuire au Québec, il devra faire atterrir d’urgence plusieurs dossiers épineux. Et pour cela, il aura besoin de toute l’aide possible de MM. Rodriguez et Champagne.

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