Ultra-Trail

Mathieu Blanchard, l’extraterrestre

Dans la nuit du 27 au 28 août, alors que la plupart des Français dormaient, Mathieu Blanchard gravissait le mont Blanc à la course.

Après 170 km de sentier, 10 000 m de dénivelé, il a été le troisième à franchir l’arrivée du mythique Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB), la plus importante course d’endurance extrême du monde. Précisément 21 h 12 min 43 s plus tard.

À sa seule participation précédente à l’évènement, en 2018, Blanchard avait pris le 13rang. Donc, ce podium cette année, lors de la course qui réunit la crème de la profession, il ne l’avait pas vu venir.

« Absolument pas, lâche-t-il sans hésitation. C’est sûr que c’est un rêve qu’on a tous, les athlètes d’élite, mais qui est bien enfoui au fond de notre tête et qu’on n’ose pas trop mettre en avant parce que ça reste assez inaccessible. Les podiums, c’est pour des coureurs extraterrestres. »

Le Français d’origine, qui a déménagé au Québec en 2014, ferait donc désormais partie de ce groupe. Mais il ne va pas jusqu’à s’y inclure, finalement.

« Non, il y a eu beaucoup de paramètres en ma faveur, c’était la journée “avec”. Il y en a comme ça, où on vole, et j’ai su en profiter. »

François D’Haene a remporté l’épreuve pour la quatrième fois, un record, après 20 h 45 min 59 s d’effort autour du sommet des Alpes.

« Lui, c’est vraiment un extraterrestre ! lance Blanchard. Arriver sur un UTMB aussi proche de François D’Haene, c’est costaud. »

Un entraînement hors normes

C’était donc une journée « avec » pour Mathieu Blanchard, comme il le dit.

Mais avant celle-ci, le travail en amont, ces six derniers mois, s’était déroulé à la perfection pour le coureur de 33 ans. Un programme d’entraînement qu’il qualifie d’« ambitieux » – jumelé à de petits ajustements nutritionnels – lui a ouvert la voie vers ce podium.

« Il y a plusieurs curseurs à pousser et j’ai poussé celui de l’intensité et du volume global d’entraînement de manière très forte », explique-t-il.

Il avait déjà tenté le coup dans le passé, mais son corps n’avait pas approuvé le projet.

« Au bout d’un moment, quand tu joues avec les limites, tu vas avoir de petites inflammations qui vont apparaître, un peu plus de difficulté à dormir », raconte l’athlète qui a remporté de nombreuses courses au Québec et ailleurs dans le monde. « Quelques petits encombres qui font que tu ne peux pas réaliser le programme comme imaginé. »

Mais pas cette fois. Ce qui lui a permis de maintenir des semaines d’entraînement avec des volumes « assez énormes ». Ce sont ses mots.

On parle ici d’une trentaine d’heures de course hebdomadaire. De quatre à six heures d’entraînement par jour, y compris un peu de vélo et beaucoup de renforcement musculaire.

Insérez le qualificatif de votre choix. Masochiste, peut-être ?

Blanchard n’est pas d’accord. Un peu de souffrance à l’entraînement, certes, mais avec une gradation adéquate, le corps s’adapte.

S’il y a des masochistes, ce sont ceux qui arrivent à la course mal préparés ou qui brûlent les étapes. Eux souffrent vraiment.

Retour à la nature

L’UTMB, c’est l’olympisme de l’ultra-trail.

« Même si je ne veux pas que mon sport se retrouve aux Jeux olympiques. Ce serait la pire chose qui puisse lui arriver », affirme Mathieu Blanchard.

Parce que les JO, production télévisuelle oblige, doivent dénaturer… les sports en nature. Puis, les athlètes commencent ensuite à modifier leur entraînement pour l’adapter à la formule olympique.

« Et le sport est finalement tué », lance Blanchard. Ou, à tout le moins, influencé dans une direction qui le détourne de son origine. Il donne l’exemple du canoë-kayak slalom, en eau vive.

« Ils sont dans des rivières artificielles avec des rochers en plastique. C’est ridicule. Et aujourd’hui, les athlètes s’entraînent comme ça plutôt que dans une vraie rivière. »

On voit mal, cela dit, comment l’ultra-trail pourrait être adapté aux impératifs de la machine olympique. Bien que la crainte puisse être justifiée par la popularité grandissante du sport.

Que ce soit au Québec, en Europe ou aux États-Unis, « on parle d’une courbe exponentielle », fait savoir Mathieu Blanchard.

En raison d’un certain besoin de retour à la nature, selon lui.

Après la montagne, le désert

Désert, forêt tropicale, forêt boréale. Tout ce qui est course en milieu naturel fait partie de ce que l’on appelle le « trail », explique le Franco-Québécois.

Chaque environnement a ses particularités, mais l’écart entre chacun n’est jamais aussi important que ne l’est celui – fondamental – entre les mondes du trail et de la course sur le plat, qu’il s’agisse du 100 m sur piste ou du 100 km sur route.

« Ce sont deux univers complètement différents, ça n’a rien à voir. Sur le type d’entraînement, mais aussi sur les mentalités. Un coureur de route ne sait pas parler avec un coureur de trail et vice-versa. »

— Mathieu Blanchard

Mais encore ?

« Le coureur de route voit le coureur de trail comme quelqu’un qui ne court pas, qui fait juste marcher dans la boue, dit-il. Et le coureur de trail voit le coureur de route comme quelqu’un qui est toujours après le chrono, le matériel dernier cri, qui se regarde un petit peu, qui est un peu hautain. Je fais les grandes lignes, mais c’est comme ça que ça se passe. »

Avant son passage au trail, Mathieu Blanchard a fait de la route, des marathons, notamment. Mais sa conversion semble irrémédiable. Pour lui, c’est devenu « un mode de vie ».

D’ailleurs, à compter du 1er octobre, il prendra part au tout aussi mythique Marathon des Sables, dans le désert marocain, une course de 250 km en 7 jours.

« Il était dans ma bucket list depuis longtemps », indique Blanchard, qui a reçu une invitation à participer à cet évènement habituellement tenu au printemps.

Les deux principaux défis d’un point de vue sportif sont ceux auxquels on s’attendait : la surface (le sable) et la chaleur.

Bien qu’il anticipe que les Marocains seront mieux acclimatés aux conditions, Mathieu Blanchard dit résister « assez bien » à la chaleur, lui qui a pris part à plusieurs courses en milieu tropical. Actuellement dans le sud de la France, où il fait très chaud, il s’entraîne en conséquence.

« Donc, aller courir sur les heures du midi, au moment où c’est le plus chaud, avec une veste et un pantalon. Et je vais aller faire des séances de sauna », relate-t-il.

En fait, sa principale source de doute n’est ni le sable ni la chaleur, mais plutôt son niveau de récupération, un mois à peine après l’UTMB.

Un ex-ingénieur

Mathieu Blanchard a découvert le trail peu après son arrivée au Québec. Notamment à cause de la COVID-19, il réside en France depuis environ un an. Avant de prendre la direction du désert maghrébin, il sera au Québec, cette semaine, pour la présentation du documentaire Confiné, récit de son aventure de l’an dernier sur un sentier de grande randonnée arpentant la Gaspésie sur 650 km en territoire très sauvage.

Ingénieur pendant une dizaine d’années, il a quitté son emploi en 2019 pour se concentrer sur la course, aller au bout de son potentiel. Depuis, il est également entraîneur, en plus d’aider au développement international de La Clinique Du Coureur, établie au Québec.

Blanchard compte d’ailleurs rentrer au pays pour une plus longue période d’ici quelques mois.

« Je reviendrai probablement hiberner, en décembre. »

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