En deuil de Daft Punk

Août 2007, je travaille en remplacement comme chef de section à La Presse et je suis dans une période de déprime. Le journaliste Philippe Renaud vient de me remettre son portrait de Daft Punk, qui sera bientôt en spectacle au Centre Bell. Nous discutons au téléphone de quelques détails, et Philippe est tellement enthousiaste qu’il me donne presque l’ordre de me procurer des billets pour le show. « C’est LE show à voir cette année, et ils ne sont pas venus à Montréal depuis leur dernière tournée en 1997 ! »

Bien sûr, je connais Daft Punk. J’aime bien, j’ai souvent dansé sur leurs succès. Sans tout à fait comprendre leur parti pris pour des costumes de robots qu’ils ne quittent jamais dans l’espace public, ce que je trouvais un peu poseur. Et puis, deux gars mutiques déguisés et tripotant des pitons dans un grand aréna, est-ce que ça peut vraiment faire un bon show ? Philippe m’explique qu’au dernier festival Coachella en 2006, ils ont carrément cassé la baraque, et les gens sont devenus dingues tellement ils ont élevé la scénographie d’un spectacle à un autre niveau.

Lundi, Daft Punk a annoncé, par un simple extrait de son film Electroma, que l’aventure était terminée (le magazine Pitchfork a confirmé). C’est quand même incroyable que ce duo formé des Français Guy-Manuel de Homem-Christo et Thomas Bangalter, qui a tellement influencé la scène électronique et la culture depuis 1993, se sépare sans qu’on n’ait jamais vraiment pu mettre des visages humains sur leurs exploits. C’est que Daft Punk, tout en célébrant la technologie, en exprimait aussi les craintes pour l’avenir de l’humanité. Et ces deux génies qui ont fait danser des millions de gens pendant 28 ans pourront vaquer à leurs occupations sans trop se faire reconnaître, ce qui est inusité dans ce monde de stars, de caméras et de reconnaissance faciale…

Ils ont compris quelque chose avant tout le monde et créé un son reconnu partout aujourd’hui, entre autres parce qu’ils ont fait des petits et que les artistes s’arrachent leur collaboration (jusqu’à Kanye West, qui vit en même temps une autre sorte de rupture avec Kim Kardashian).

En 2007, quand je me suis rendue au Centre Bell avec mon ami Fred, grand fan de Kraftwerk, mais pas forcément de Daft Punk, nous n’avions aucune attente particulière. J’ai vécu là l’un des plus beaux shows de ma vie, j’en rêve encore. C’était plus qu’un show, c’était une transe collective (j’ai même vu des gens s’évanouir au parterre). Tout le long, je suis restée debout à danser sans m’arrêter, éblouie par les effets spéciaux qui changeaient à chacune des pièces, comme si nous avions été kidnappés par un vaisseau-discothèque extraterrestre piloté par une pyramide lumineuse. Autrement dit, on ne touchait plus terre, même si des images de la planète rappelaient sa beauté menacée.

Tous leurs « vieux » succès avaient l’air neufs, remixés par leurs propres créateurs et combinés aux plus récents – Daft Punk n’a fait que quatre albums studio en carrière, Homework (1997), Discovery (2001), Human After All (2005) et Random Access Memories (2013) : il n’en fallait pas plus pour entrer dans l’histoire de la musique. Mais aussi techno et robotisé que pouvait avoir l’air Daft Punk, l’expérience devait être physique et en vrai pour être complète – et on ne peut s’empêcher de penser à la pauvreté actuelle de nos vies devant des écrans avec la pandémie, et en particulier à la pièce Touch : I remember touch… sweet touch, You’ve almost convinced me I’m real, I need something more…

Dans ce concert, il suffisait parfois d’une seule note, d’un seul son, pour reconnaître Around the World, Da Funk, Technologic, Human After All, Rollin’ and Scratchin’… Pour vrai, je n’avais pas dansé comme ça depuis mes derniers raves et j’aurais pu continuer toute la nuit (merci à Philippe d’avoir insisté). Ils ont même fait à la fin un clin d’œil humoristique par un visuel époustouflant au film-culte Tron, qui a fait hurler la foule, alors qu’on ne savait même pas encore qu’ils allaient bientôt signer la bande sonore de Tron : Legacy (on ne voit pas qui d’autre aurait pu relever le défi).

Après ce spectacle, Daft Punk aurait pu revenir dix fois à Montréal, je serais allée les voir dix fois.

Je n’ai pas cessé d’espérer que ça arrive, particulièrement après l’album Random Access Memories (un grand hommage à Giorgio Moroder et Nile Rodgers contenant le méga-hit Get Lucky avec Pharrell Williams). Depuis 13 ans, donc, j’attends leur retour, comme Elliot avec E.T., ce qui, malheureusement, n’arrivera pas avec l’annonce de lundi (à moins d’un coup de pub que je souhaite secrètement).

Il est certain que toute personne qui a eu la chance inouïe d’assister à l’un de leurs concerts est aujourd’hui en deuil, et ça se comprend, car chacun a contribué à la légende Daft Punk. Il fallait être là pour le croire. Il fallait être humain, après tout.

Daft Punk en cinq beats

Retour sur le chemin parcouru depuis le premier album, Homework, il y a 25 ans

Homework

Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo bidouillent de la techno nourrie à la house depuis quatre ans lorsque paraît le premier album du duo, en 1997. Premier signe de la popularité future du groupe, le disque ne paraît pas sur une étiquette obscure, mais sur une majeure : Virgin. L’affection des deux Français pour le disco, qui s’affichera clairement plus tard, s’entend déjà dans ce disque moins calibré pour le plancher de danse que pour les débuts de soirées qui ne demandent qu’à s’échauffer.

Retour vers le futur

Daft Punk ne s’est évidemment pas seulement démarqué par sa musique : les deux bidouilleurs se sont aussi fait remarquer en essayant de ne pas se montrer. Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo s’affichent depuis l’époque Homework costumés et coiffés de casques stylés, qui font penser à ceux des motocyclistes du film Tron (ils feront la trame sonore de Tron 2, d’ailleurs), qui cachent leur visage. Ce mystère durera un temps puisqu’ils seront éventuellement photographiés, mais contribuera à l’aura du groupe et de sa musique.

Discovery

On sait dès les premières notes du deuxième album de Daft Punk, paru en 2001, que le vent a tourné : One More Time est un morceau franchement pop calibré pour faire danser des arénas. Daft Punk s’inspire encore des années 1970 – du disco et du funk, entre autres –, mais s’attache à écrire de véritables chansons, ce qui ne va pas nécessairement de soi dans l’univers de la musique électronique. Discovery désarçonnera les fans de la première heure, mais plaira à un large public.

Extase au Centre Bell

Deux ans après la sortie de son disque Human After All, Daft Punk se produit au Centre Bell. « Le duo français Daft Punk a présenté un concert hal-lu-ci-nant », s’enthousiasme Philippe Renaud dans La Presse, le 9 août 2007. « Une heure trente de rythmes enivrants, aucun temps mort. Environ 10 000 danseurs, dont plusieurs s’étaient costumés pour l’occasion, obnubilés par le festin visuel qu’offrait ce carnaval de pop électronique composé des Around the World, One More Time ou encore Da Funk, qui n’ont pas pris une seule ride même si certaines d’entre elles accusent 10 ans d’âge. En un mot : Wow ! »

Get Lucky

Random Access Memories, quatrième et dernier album en date de Daft Punk, a paru il y a déjà sept ans. Sa particularité est d’être le fruit de collaborations du tandem français avec une foule de figures marquantes de la pop, de Giorgio Moroder (Donna Summer, entre autres) à Nile Rodgers (Chic, Madonna), en passant par Chilly Gonzales et, bien entendu, Pharrell Williams. Il pose sa voix de fausset et son chic ultra cool sur deux morceaux, Lose Yourself to Dance et le mégatube Get Lucky, auquel participe aussi Nile Rodgers. On ne le savait pas encore à l’époque, mais cet album, chef-d’œuvre de groove, marque la conclusion d’une surprenante épopée dansante.

— Alexandre Vigneault, La Presse

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