Une victoire à relativiser… malgré l’écrasante majorité

Comment interpréter le raz-de-marée travailliste de jeudi aux élections britanniques ? Quel avenir pour le Parti conservateur ? Quels défis pour le nouveau premier ministre Keir Starmer ? Quid de l’Écosse et de l’Irlande du Nord ? Catherine Ellis, professeure à l’Université métropolitaine de Toronto, et Thibaud Harrois, maître de conférence en civilisation britannique à l’Université Sorbonne Nouvelle, répondent aux questions de La Presse.

Le Parti travailliste chasse les conservateurs du pouvoir avec une majorité écrasante de 412 sièges aux élections législatives. Comment lire ce résultat ?

Thibaud Harrois : Un tsunami en termes de sièges, c’est vrai. Mais si on regarde les pourcentages, ils n’ont que 34 % des voix, à peine 1,7 % de plus qu’en 2019… Ce qui s’est surtout passé, c’est que les conservateurs ont perdu énormément de voix [24 %, 121 sièges], ce qui a permis aux travaillistes de passer dans plusieurs circonscriptions clés.

Catherine Ellis : Je crois que ce recul des conservateurs est aussi attribuable à la division du vote de droite, qui a bénéficié à des petits partis comme les libéraux démocrates (12 %, 71 sièges) qui ont obtenu un très bon résultat ou le Reform UK de Nigel Farage (14 %, 5 sièges). En tout cas, c’est un changement énorme. Il est très rare qu’au Royaume-Uni, on passe d’un parti majoritaire à un autre parti majoritaire. En général, le parti au pouvoir connaît un lent déclin avant de partir. Ça n’a pas été le cas.

Le Reform UK obtient 14 % des voix. Ce parti de droite dure, controversé, peut-il avoir une incidence sur la politique britannique ?

TH : Ce qu’il sera intéressant de regarder, c’est la façon dont ce parti pourrait avoir une influence sur le Parti conservateur. Les Tories vont devoir se reconstruire, trouver un nouveau leader, choisir leur nouvelle politique et toute la question qui se pose, c’est : vont-ils se reconstruire comme un parti de centre droit ou, au contraire, influencés par le Reform UK, vont-ils dériver sur leur droite et devenir une sorte de parti conservateur plus populiste avec des tendances éventuellement xénophobes ?

En Écosse, les indépendantistes du SNP (Scottish National Party) subissent d’énormes pertes, passant de 48 à 9 sièges, la plupart au profit du Labour. Cela nous dit quoi ?

CE : Ce qu’on peut dire, je crois, c’est que le scénario d’un autre référendum pour l’indépendance est hors de question pour le moment.

Tout le contraire en Irlande du Nord, où les nationalistes du Sinn Fein ont remporté sept sièges, contre cinq pour les unionistes du Democratic Unionist Party (DUP)… Un résultat historique.

CE : Les gens en Irlande du Nord ne sont pas très contents de la façon dont les conservateurs ont traité l’Irlande du Nord lors des négociations sur le Brexit avec l’Union européenne. Cela a joué sur le déclin significatif du soutien au DUP, allié des conservateurs. C’est la première fois qu’un parti nationaliste est le plus gros parti nord-irlandais à Westminster [NDLR où le Sinn Fein refuse d’ailleurs de siéger]. Ce sera intéressant, à cet égard, de voir comment évoluera la relation entre l’Irlande du Nord et le Royaume-Uni.

À quoi s’attendre du nouveau premier ministre, Keir Starmer, au cours des prochains mois ?

CE : Starmer a dit que le changement commençait maintenant et il a besoin de répondre aux attentes assez rapidement. Il peut faire ce qu’il veut en raison de sa majorité, mais il est contraint par les faiblesses économiques du Royaume-Uni et sa vulnérabilité à la fois sur le plan intérieur et à l’étranger… Je crois que le système public de santé sera une priorité majeure. Il doit régler les conflits dans le secteur et rassurer les Britanniques sur la fiabilité du système et sur le fait qu’ils peuvent recevoir les soins dont ils ont besoin.

TH : Je pense que déjà, il va chercher à apaiser le débat politique et montrer à quel point les travaillistes sont différents et plus sereins dans leur façon de gouverner. On peut s’attendre à un budget rectificatif qui va permettre de dégager davantage de marge de manœuvre pour l’économie et les services publics. Je pense qu’il y aura des mesures assez symboliques sur l’immigration pour annuler les mesures proposées par les conservateurs, notamment l’envoi au Rwanda des demandeurs d’asile. Dans l’immédiat, il y a aussi un sommet de l’OTAN à Washington, qui permettra à Starmer d’acquérir immédiatement une stature internationale, ce qui est parfois assez difficile pour un nouveau chef de gouvernement.

Ironique, tout de même : pendant que l’Europe vire très à droite, le Royaume vire plutôt à gauche. Coïncidence ?

TH : Encore une fois, l’adhésion à la gauche n’est pas si forte, sachant que ce sont surtout les conservateurs qui ont perdu des sièges et qu’en plus, Keir Starmer n’a pas un discours très à gauche. Par contre, c’est vrai qu’il n’y a pas eu d’énorme virage à l’extrême droite. Peut-être aussi parce que les expériences des dernières années ont un peu échaudé les Britanniques. Ils ont eu les populistes au pouvoir – je pense particulièrement à Boris Johnson. Les années Brexit aussi font qu’ils ont envie de revenir à une politique plus modérée. C’est peut-être un signe d’espoir pour le reste de l’Europe qui, justement, vire à droite…

Le nouveau premier ministre promet de « rebâtir » le pays

Le nouveau premier ministre britannique Keir Starmer a annoncé vendredi la composition de son gouvernement après avoir promis de « rebâtir » le Royaume-Uni, dont une page politique se tourne avec le retour des travaillistes au pouvoir.

C’est la première fois depuis 2010 que le Labour (centre gauche) va diriger le pays, après 14 ans de gouvernements conservateurs et une succession de crises : austérité, Brexit, envolée des prix ou encore valse des premiers ministres.

« Nous reconstruirons » le Royaume-Uni, a déclaré le nouveau dirigeant de 61 ans sur le perron du 10, Downing Street, après avoir été chargé par le roi Charles III de former un gouvernement, dont la composition a été dévoilée dans l’après-midi.

Personnalités atypiques issues du terrain et femmes aux plus hautes responsabilités, la nouvelle équipe au pouvoir, « au service » des Britanniques, illustre le changement que Keir Starmer veut incarner et l’image de sérieux qu’il veut projeter.

Sa numéro 2 en particulier, la vice-première ministre responsable du logement Angela Rayner, âgée de 44 ans, issue d’un milieu très défavorisé et ayant quitté l’école à 16 ans, détonne dans le paysage politique britannique.

L’ancienne économiste de la Banque d’Angleterre Rachel Reeves, appréciée des milieux d’affaires, devient elle ministre des Finances, première femme à occuper ce poste dans le pays.

Est nommé aux Affaires étrangères David Lammy, un descendant d’esclaves qui a pu se montrer très critique dans le passé de l’ancien président américain Donald Trump.

Du pain sur la planche

En arrivant radieux à Downing Street, M. Starmer, ancien avocat dans les droits de la personne, a reçu embrassades et félicitations de dizaines de ses soutiens.

Il a promis de se battre « jour après jour » pour « unifier » le pays et pour que les Britanniques puissent à nouveau croire à un avenir meilleur pour leurs enfants, citant l’éducation et le logement.

Face aux « défis d’un monde précaire », il s’est engagé à une « reconstruction calme et patiente ». « Notre travail est urgent, et nous le commençons aujourd’hui », a-t-il ajouté avant de franchir avec sa femme Victoria la porte du 10, Downing Street.

« Je ne vous promets pas que ce sera facile. Il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton pour changer un pays », avait-il cependant averti à l’annonce de sa victoire.

Lourde défaite pour les Tories

Selon les résultats quasi complets, le Labour a décroché 412 sièges, bien au-delà du seuil des 326 pour obtenir la majorité absolue à la Chambre des communes et pouvoir gouverner seul. C’est juste en deçà du score historique de Tony Blair en 1997 (418).

Le Parti conservateur est réduit à 121 députés contre 365 il y a cinq ans, sa pire défaite en un siècle. Plusieurs poids lourds du parti ont été battus.

Keir Starmer promet de transformer le pays comme il a redressé, sans états d’âme, le Labour après avoir succédé au très à gauche Jeremy Corbyn en 2020, recentrant le parti sur le plan économique et luttant contre l’antisémitisme.

Il assure vouloir relancer la croissance, redresser les services publics, renforcer les droits des travailleurs, réduire l’immigration et rapprocher le Royaume-Uni de l’Union européenne – sans revenir sur le Brexit, sujet tabou de la campagne.

Parlement inédit

Dans ce Parlement totalement redessiné, les libéraux-démocrates (centristes) redeviennent la troisième force, avec 71 députés, un record.

Bouleversement de taille, le parti anti-immigration et antisystème Reform UK fait son entrée avec cinq députés, dont son chef, la figure de la droite dure Nigel Farage.

En Écosse, les indépendantistes du Scottish National Party subissent un sérieux revers en ne se maintenant que dans 9 des 57 circonscriptions.

Les Verts remportent quatre sièges, contre un seul auparavant, dans une Chambre des communes qui comptera un nombre record d’au moins 261 femmes, contre 220 en 2019.

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