Des funérailles qui coûtent cher

La mort de la reine pourrait coûter « des milliards » à l’économie britannique

Grosses funérailles, grosse facture.

Alors qu’on s’apprête à enterrer la reine Élisabeth II, après 12 jours de deuil national au Royaume-Uni, certains commencent à s’interroger sur les enjeux économiques liés à l’évènement.

Le coût de l’opération n’a toujours pas été dévoilé par le gouvernement. Des médias britanniques estiment toutefois que la mort de la reine pourrait coûter « des milliards » de livres sterling, The Economic Times allant jusqu’à avancer la somme de 6 milliards (environ 9,2 milliards CAN).

Ce chiffre impressionnant peut s’expliquer.

Tout le cérémonial entourant le deuil et la succession (procession, enterrement, couronnement) coûtera une fortune. Certains évoquent la somme de 6,5 millions de livres (9,9 millions CAN), rien que pour le dispositif de sécurité prévu pour les funérailles, qui impliquera 10 000 policiers et le concours de l’armée.

On estime par ailleurs que le congé national, décrété lundi pour les funérailles, privera l’économie britannique de plusieurs millions, même si des revenus touristiques en compenseront une partie. Sans parler des multiples coûts liés aux changements sur les billets de banque, les pièces de monnaie, les passeports, les timbres, etc.

Fait à noter : les dépenses de ces obsèques nationales – les premières depuis celles de Winston Churchill en 1965 – seront assurées par l’État.

Ultimement, la note sera donc refilée aux contribuables.

Une inflation historique

En d’autres temps, cela aurait été moins choquant. Mais il faut savoir que le Royaume-Uni traverse actuellement une crise du coût de la vie historique, avec une inflation frisant les 10 %, un record depuis 40 ans.

Les prix du gaz et de l’électricité sont en voie d’exploser (hausse annoncée de 80 % du plafond tarifaire !) et la pauvreté est plus visible que jamais, tandis que la grogne sociale commence à monter.

Malgré les aides gouvernementales promises il y a 10 jours par la nouvelle première ministre Liz Truss, l’institut anglais Legatum estime que 1,3 million de Britanniques pourraient glisser sous le seuil de pauvreté au cours de l’hiver, portant le total à plus de 16 millions (une personne sur cinq) au Royaume-Uni.

Bref, les funérailles de la reine ne feront rien pour aider une économie déjà fragilisée par la flambée des prix. Selon les projections du groupe de réflexion Pantheon Economics et rapportées par Global News cette semaine, l’évènement pourrait même achever de pousser le pays vers une « récession technique » au cours des prochains mois.

Contraste dérangeant : selon une enquête du magazine Forbes parue l’an dernier, la fortune de la famille royale s’élèverait à 24 milliards de livres (36,7 milliards CAN), soit environ le prix de quatre célébrations de funérailles nationales. Et ses finances, opaques, continuent de susciter des questions, notamment en ce qui a trait à ses privilèges fiscaux (impôts sur l’héritage).

Un meilleur usage de cet argent

Au Royaume-Uni, l’heure n’est pourtant pas à la critique.

On attend manifestement que la poussière soit retombée pour débattre de ce sujet sensible.

Signe d’un malaise : les organismes caritatifs, tout à fait disposés à commenter la crise du coût de la vie il y a encore une semaine, ont systématiquement décliné nos demandes d’entrevues concernant les dépenses somptuaires de l’évènement.

Il s’en trouve malgré tout pour dénoncer cette injustice. C’est le cas d’Ann Murphy, responsable d’une banque alimentaire dans Vauxhall (centre de Londres), rencontrée mercredi sur l’heure du midi.

Cette travailleuse communautaire, qu’on surnomme Nanny Ann parce qu’elle est un peu la maman de tout le monde dans le quartier, côtoie la pauvreté au quotidien depuis des années. Elle voit augmenter la misère, la maladie mentale et constate que le nombre de « clients » de la banque alimentaire de Vauxhall ne cesse de grandir à cause de la situation économique.

Dans ce contexte, elle se dit « outrée » par l’ampleur des funérailles et considère que le palais de Buckingham aurait dû se garder une petite gêne.

« Elle méritait quelque chose de gros. Mais peut-être pas aussi gros, lance-t-elle, en grillant une cigarette. On sait que c’était Sa Majesté la reine. On sait que 70 ans sur le trône, c’est un exploit. Mais est-ce qu’on ne pourrait pas faire un meilleur usage de cet argent ? Pourquoi ne pas en donner un peu aux sans-abri et aux gens qui galèrent pour payer leurs factures ? »

« Les gens qui sont ici, ils se demandent d’où vient tout cet argent », ajoute Emily Duff, bénévole à la banque alimentaire.

« [Les gens] se demandent pourquoi on réussit à trouver 6 milliards pour un enterrement alors qu’ils se débattent pour survivre. Pour eux, cette situation n’a aucun sens. »

— Emily Duff, bénévole dans une banque alimentaire

Amertume ? Colère ? Ni l’un ni l’autre, tranche Emily. « Plutôt un sentiment de lassitude, et l’impression que rien ne changera jamais. Ils n’attendent plus grand-chose. Ce qu’ils voient, c’est qu’il y a une réalité pour les riches et une réalité pour les pauvres. »

Malgré tout, on n’en veut pas complètement aux royals.

Assis sur un parapet, à la sortie de la banque alimentaire, peau blême et bouche édentée, Dylan nous confie qu’il a prêté allégeance à la Couronne quand il était dans l’armée. C’était il y a longtemps, dans une autre vie.

Mais pour lui, ce serment ne doit pas être brisé, injustice ou pas.

« C’était ma reine, conclut-il. Il n’y a rien d’autre à dire. C’était ma reine… »

Ce qu’il va se passer lundi

La chapelle ardente se termine lundi matin à 6 h 30, heure locale.

Le cercueil de la reine sera ensuite déplacé de Westminster Hall vers l’abbaye de Westminster sur un attelage de la marine royale, pour une cérémonie en présence de dignitaires et de chefs d’État, dont le président des États-Unis, Joe Biden, le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, les premiers ministres australiens et néo-zélandais, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et des « royaux » de partout en Europe.

Puis le cercueil sera transféré à Wellington Arch, où un corbillard la transportera à la chapelle Saint-Georges, au château de Windsor, à quelques kilomètres de Londres, où la reine sera inhumée en soirée et reposera aux côtés de son mari et de ses prédécesseurs.

Terminée au XVIe siècle, la chapelle sert de dernier repos aux rois d’Angleterre depuis George III en 1820.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.