« J'ai été privée de justice »

Neuf ans après l’affaire DSK au Sofitel de New York, la femme de chambre rompt le silence pour la première fois.

Sa confession, dans une méga-église de Brooklyn, est historique. Pour Paris Match, Nafissatou Diallo revient sur le scandale qui a sidéré le monde et changé le cours de l’élection de 2012 : l’agression sexuelle dont elle dit et maintient avoir été victime de la part de Dominique Strauss-Kahn, alors directeur général du Fonds monétaire international et favori pour la présidentielle. Une affaire classée, que l’ex-employée d’origine guinéenne veut exorciser dans un prochain livre. Neuf ans après la tempête qui l'a rendue bien malgré elle célèbre dans le monde entier, elle ne prononce jamais les mots « viol » ou « agression ». Pour évoquer le moment qui a fait basculer sa vie, elle parle d'un « accident ».

Paris Match : On vous croyait soucieuse de votre anonymat et vous écrivez à nouveau un livre sur l'affaire DSK, pourquoi ?

Nafissatou Diallo : Parce que cette histoire va me suivre jusqu'à la fin de mes jours, et qu'il m'est impossible de rester silencieuse. J'ai donc décidé de donner ma vérité. J'ai énormément souffert et entendu, lu, beaucoup d'horreurs sur moi. Je veux dire aux gens qui je suis.

D'abord, comment allez-vous ?

Honnêtement, je pense que je ne serai jamais heureuse. J'ai dit la vérité. J'ai été piégée et trahie. Je ne me remettrai jamais de la façon dont les procureurs de New York m'ont traitée. À cause de ce qu'ils m'ont fait subir, j'ai eu envie de me suicider. J'ai été traitée de prostituée ! [Pour avoir écrit cela, le New York Post a été condamné pour diffamation.]

Où travaillez-vous à présent ?

Je ne veux pas parler de ce que je fais aujourd'hui car j'ai besoin de me protéger. Pendant le procès, j'ai été entourée d'une équipe qui assurait ma sécurité. J'ai reçu des menaces de mort. Après le règlement au civil, j'ai été submergée de lettres, d'inconnus le plus souvent, qui me parlaient comme si j'avais touché le jackpot et me demandaient de l'argent. Certains m'accusaient d'avoir piégé DSK, de l'avoir fait chanter. Il y a eu tout un tas de théories du complot… J'ai dû quitter mon appartement, emménager dans un immeuble sécurisé en dehors de New York. Une nuit, en rentrant de mon restaurant à 2h30 du matin, j'ai été suivie par un 4 x 4, du Bronx jusqu'au Connecticut où j'habitais. J'étais paniquée. Je me suis garée, j'ai éteint mes phares et mon suiveur est passé devant moi sans me voir. Mais, dans l'ascenseur, mes mains tremblaient encore.

Comment voyez-vous votre avenir ?

Je veux créer une fondation dont j'ai déjà le nom en tête pour aider les femmes qui, comme moi, sont arrivées en Amérique sans éducation, sans même parler la langue, et qui ont vécu des situations horribles. J'ai moi-même été victime de charlatans et j'aimerais créer une structure qui permette aux immigrées d'être soutenues sur tous les plans – linguistique, psychologique, financier, juridique. Je suis aujourd'hui citoyenne américaine, j'ai pris des cours d'anglais. Je ne m'étais jamais considérée comme une militante féministe, mais je veux que ce qui m'est arrivé serve aux autres.

Vous reconnaît-on dans la rue ?

Parfois, oui. Les gens me disent des choses gentilles, ils ne savent pas, en fait, qu'ils me replongent dans ce cauchemar.

DSK était le favori pour l'élection présidentielle de 2012. Avez-vous conscience d'avoir peut-être changé le cours de l'histoire de France ?

C'est totalement de sa faute. Si vous vous présentez à la présidence d'un pays, il ne faut pas attaquer les gens.

Avez-vous quelque chose à dire à Dominique Strauss-Kahn ?

Rien. Je n'ai pas envie de savoir ce qui lui arrive. Je ne veux plus penser à lui.

Pourtant, vous avez accepté de passer un accord avec lui. On dit que vous auriez touché à titre personnel 1 million de dollars…

Je ne peux ni confirmer ni infirmer. La seule chose que je puisse dire, c'est que l'accord que j'ai passé ne m'empêchait pas d'écrire un livre.

Avez-vous aujourd'hui des regrets par rapport à la façon dont vous vous êtes comportée face aux procureurs ?

Aucun. Si c'était à refaire je referais exactement pareil. Ce qui est arrivé m'est tombé dessus. J'ai dit la vérité et j'ai été privée de justice.

Mais les procureurs n'ont pas été tendres non plus avec DSK. Il a été envoyé en prison, devant les caméras du monde entier…

La police de New York a fait son travail. Les procureurs, je n'en suis pas sûre.

Le 14 mai 2011 donc, vous rencontrez Dominique Strauss-Kahn et votre vie bascule…

Oui. Ce jour-là, tout a changé. Ma joie de vivre s'est envolée définitivement. Ce souvenir ne me quittera jamais. Ma fille m'avait rejointe à New York, et j'étais heureuse avec elle. Je ne gagnais pas beaucoup d'argent, mais ça nous suffisait, elle allait s'en sortir. Ce qui s'est passé a été dévastateur pour moi, mais aussi pour elle. [Elle sanglote.]

Que s'est-il réellement passé dans la suite 2806 ? Maintenez-vous votre version que les procureurs ont mise en doute ?

Je venais de nettoyer une chambre voisine, la 2820. Dans le couloir, je demande au collègue qui sort de la 2806 si elle est libre. « Oui », me dit-il. Conformément au règlement, je crie trois fois « Housekeeping » [« ménage »]. Personne ne répond. Donc j'entre en laissant la porte entrouverte. La suite 2806 est très grande. Je ne vois aucun bagage. Dans le salon, je répète : « Housekeeping ! » Je m'apprête à entrer dans la chambre, sur la gauche, quand je vois apparaître cet homme nu. Alors, je m'écrie : « Oh mon Dieu ! Je suis désolée. » Puis tout est arrivé… Et quand cela a été fini, je me suis enfuie en crachant partout.

Où allez-vous ?

Je me cache dans le couloir, près de la chambre 2820. Et de là je vois cet homme sortir, habillé, tirant une valise derrière lui. Nos regards se croisent. Il disparaît dans l'ascenseur.

Les procureurs de New York ont décidé d'abandonner les charges contre lui parce qu'ils vous accusaient d'avoir menti. Selon eux, vous avez donné trois versions différentes des moments qui suivent l'agression. Qu'avez-vous fait après le départ de DSK ?

J'ai toujours dit la même chose. Je ne sais pas d'où vient cette accusation. Après l'« accident », je ne sais pas quoi faire. Je pense que j'ai voulu reprendre mon matériel de ménage qui se trouvait encore dans la chambre 2820.

Les procureurs de New York vous ont aussi accusée d'avoir menti à propos d'un viol en réunion dont vous aviez été victime en Guinée. Vous leur avez dit que votre fille, alors âgée de 2 ans, était présente, or c'était faux : vous auriez raconté cette histoire pour obtenir l'asile politique…

J'ai bel et bien été violée. J'ai voulu être honnête à 100 % avec le procureur, qui était une femme. Elle m'a dit : « Je m'appelle Joan, on est de votre côté, on veut gagner ce procès, mais il faut que vous disiez tout de votre vie, en commençant par votre enfance. » Donc je lui explique ma vie en Guinée et, quand j'en arrive au viol, je suis émue, je commence à pleurer.

Que s'est-il vraiment passé ?

Je travaillais dans le restaurant de mon frère à Conakry quand, un soir, vers 23 heures, des soldats sont arrivés. Ils ont embarqué sept hommes et deux femmes, moi comprise. Sans savoir pourquoi, je me suis retrouvée en prison et, là, dans la cellule, deux soldats m'ont violée. C'est le genre de choses qui arrivent souvent en Guinée. Beaucoup de femmes subissent ce sort. Ce que je n'aurais jamais imaginé, c'est que cette procureure puisse utiliser ce viol contre moi.

Les mêmes procureurs vous ont reproché d'avoir menti à propos de votre ami Amara Tarawally, emprisonné pour trafic de drogue, à qui vous auriez dit au téléphone le 16 mai 2011 : « Ne t'inquiète pas, le type a beaucoup d'argent, je sais ce que je fais. » Quelle était votre relation avec Amara Tarawally ?

C'était un ami. Il m'aimait bien et disait vouloir m'épouser. Je refusais car je voulais me consacrer à ma fille. Il m'avait expliqué qu'il allait en Arizona pour vendre des vêtements de contrefaçon Gucci ou Louis Vuitton. Je ne savais pas qu'il trafiquait de la drogue, ce que les procureurs utilisent pour m'accabler, ni qu'il était déjà marié.

Mais que vous a-t-il dit lors de ce coup de téléphone ?

Je lui ai raconté ce qui s'était passé, exactement comme je l'ai décrit aux procureurs – mais ça, ils ne le disent pas. Je pleurais, j'étais furieuse. J'ai donné à Amara exactement la même version que celle que j'ai racontée par la suite.

Alors pourquoi les procureurs vous accusent-ils de mensonge ?

Je ne sais pas. Juste après l'« accident », je leur ai remis, à leur demande, mon téléphone portable, ainsi que celui de ma fille, mais pas celui que j'utilisais avec Amara et qui m'avait été donné par un ami. J'en ai parlé à mon avocat, Kenneth Thompson, qui m'a dit qu'il fallait absolument le leur livrer, ce que j'ai fait.

Avez-vous dit : « Ce type a beaucoup d'argent » ?

Non, jamais, j'ai tout de suite démenti. Je ne suis pas folle, je sais ce que je dis.

Comment les procureurs ont-ils pu entendre cette phrase ? Est-ce une erreur de traduction ?

Tout ce que je sais, c'est que mon avocat Kenneth Thompson a demandé à la cour de produire les enregistrements de mes conversations en dialecte guinéen avec Amara. Ils ont été retenus à Washington pour une raison que j'ignore et n'ont jamais été versés au dossier comme ils auraient dû l'être. Les procureurs s'en sont servis pour jeter le doute sur ma crédibilité.

Pourquoi auraient-ils agi ainsi ? Quel était l'intérêt de vous discréditer ?

Parce que cet homme [DSK] avait de l'argent et du pouvoir. J'ai été à l'hôpital, un docteur que je n'avais jamais vu m'a examinée, donc ils ont les preuves de ce qui s'est passé *. Je vous assure que s'il avait été pauvre, à la rue, un clochard, il serait aujourd'hui en prison. Ils m'ont traitée comme une prostituée alors qu'en réalité je travaillais dur pour donner à ma fille un avenir. Qu'est-ce que ça aurait été si ça s'était passé dans un night-club ! Je ne suis pas la personne qu'ils ont décrite.

Qu'était votre vie avant d'arriver en Amérique ?

Je suis née à Tchiakoullé, un village très pauvre de Guinée, dans les montagnes du Fouta-Djallon, petite dernière d'une famille de sept enfants.

À quoi ressemblait votre maison ?

C'était une maison en torchis recouverte d'un toit en chaume, sans eau ni électricité, avec une seule pièce où tout le monde dormait, en partageant les lits.

Comment imaginiez-vous votre avenir à l'époque ?

Je me voyais épouse. Mes frères allaient à l'école, pas moi. Je demandais sans arrêt à mon père pourquoi… J'aurais bien aimé y aller, mais ce n'était pas la tradition. J'aidais ma mère à chercher de l'eau à la rivière, à faire le ménage, j'adorais ça et je le faisais très bien.

Était-ce une enfance heureuse ?

Oui, le village était loin de tout mais ses habitants – 80 familles environ – étaient plus ou moins liés. Jusqu'à l'âge de 7 ans, tout allait bien.

Que s'est-il passé alors ?

Un camion m'a emmenée, avec d'autres filles. Je ne comprenais pas, je ne savais pas ce qui allait se passer. À notre arrivée, une femme horrible nous attendait avec un couteau.

Pour vous exciser ?

Oui. Je ne voulais pas et je pense toujours que c'est une pratique inhumaine. Mais dans ma culture, les femmes qui n'en passent pas par là sont de mauvaises femmes. La dame qui nous « opérait » utilisait seulement des feuilles pour soulager la douleur. Elle n'avait aucun médicament. Une des filles qui saignait beaucoup a succombé. Quand je suis rentrée à la maison, j'en voulais beaucoup à mes parents…

Que vous ont-ils dit ?

Ma mère, que c'était pour mon bien. Mais je me sentais trahie. Je lui en ai beaucoup voulu.

Puis vous vous êtes mariée ?

Un mariage arrangé, conformément à la tradition. J'avais 14 ans, mon mari, qui s'appelait Abdul, en avait environ dix de plus. Nous nous sommes installés chez lui dans le village de Banankoro, très loin de Tchiakoullé. Au début, je m'y ennuyais terriblement car j'étais seule : Abdul voyageait beaucoup pour son travail. Puis Amina, notre fille, est née, et j'ai été heureuse avec mon mari. Quand je suis tombée à nouveau enceinte, Abdul a commencé à s'absenter de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps. Il n'était pas là à la naissance de Fatoumata. Il disait qu'il partait voir son père malade. En fait, c'est lui qui était malade. Il est mort peu de temps après.

Vous vous retrouvez veuve à 19 ans. Que faites-vous alors ?

Mon beau-père m'avait proposé de rester chez lui, mais juste après la mort d'Abdul, notre deuxième fille est morte à son tour, elle n'avait que 6 mois. Alors, j'ai préféré partir avec Amina et revenir chez mes parents. Mon frère Mamadjan m'a offert de travailler avec lui dans sa nouvelle boulangerie qui marchait très bien. Puis il a ouvert un restaurant à Conakry. C'est là où, un soir, des soldats m'ont violée. Quelque temps plus tard, un de nos cousins m'a proposé de partir en Amérique. J'ai dit oui. C'était la meilleure solution.

Qu'avez-vous ressenti quand vous avez découvert New York ?

J'étais à la fois heureuse et malheureuse parce que ma fille Amina n'était pas avec moi [elle ne la rejoindra que quelques années plus tard]. Je pleurais beaucoup. À mon arrivée à l'aéroport JFK, je retrouve Alkhaly, un homme dont mon cousin m'a donné le numéro de téléphone. C'est lui qui m'apporte un manteau : nous sommes en janvier et je ne suis pas habillée en conséquence. Puis il m'emmène dans le Bronx, chez Hama, qu'il me présente comme une cousine éloignée, même si je n'en ai jamais entendu parler. Elle vit là avec son mari, Demda, et ses trois enfants âgés de 9 à 14 ans. Elle commence par m'expliquer qu'elle a payé de sa poche mes droits d'entrée aux États-Unis, puis exige d'être remboursée. Me voilà la baby-sitter de ses enfants. Elle est très antipathique, me fait dormir sur le canapé du salon, m'interdit de quitter l'appartement dont je n'ai même pas la clé. Je suis séquestrée pendant deux ans.

Comment vous en sortez-vous ?

Grâce à un boulot dans un salon de coiffure, puis dans un restaurant. Quand Amina parvient à me rejoindre à New York, je m'inscris dans une agence qui me trouve plusieurs boulots temporaires. C'est ainsi que je décroche mon job de femme de chambre au Sofitel.

Vous dites-vous, à l'époque, que vous allez rester toute votre vie aux États-Unis ?

La vie est plus agréable ici qu'en Guinée si vous avez un boulot. Quant à moi, j'étais heureuse au Sofitel. Jusqu'au 14 mai 2011.

* Point formellement contredit dans le réquisitoire du procureur.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.