La haine et l’orphelin

Il a 9 ans. Il est orphelin depuis cet acte de terreur islamophobe qui a fauché quatre membres de sa famille, à London, en Ontario.

Depuis lundi, le cœur brisé, je n’arrête pas de penser à cet enfant. À l’horreur dont il a été témoin et dont il est le seul survivant. À la haine qui a frappé trois générations de sa famille et l’a grièvement blessé. À son effroyable solitude sur ce lit d’hôpital d’un pays choisi par ses parents pour lui offrir une vie paisible, une vie où tous les rêves sont possibles. Pas une vie où une promenade du dimanche soir peut se transformer en bain de sang parce que vous êtes musulmans.

Au moment où j’écris ces lignes, alors qu’il est encore hospitalisé, on ne lui aurait rien dit encore. Il ne se sait pas orphelin. Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il le devinera assez vite. Que voyant que ni sa mère ni son père ne sont à son chevet, voyant les yeux rougis de ceux qui l’entourent, il saura. Et qu’il sera impossible de trouver les mots pour lui expliquer son cauchemar.

Jusqu’à dimanche soir, tous les rêves semblaient pourtant possibles pour cette famille canado-pakistanaise qui travaillait très fort pour reconstruire sa vie.

La mère, Madiha Salman, 44 ans, était en voie d’obtenir son doctorat en génie civil. Le père, Salman Afzaal, 46 ans, était physiothérapeute. Leur grande fille, Yumna, 15 ans, était sur le point de finir sa troisième secondaire. La grand-mère de 74 ans aimait les accompagner dans leur promenade du soir.

Ils ne voulaient que marcher en paix. Et voilà qu’en quelques secondes, alors qu’ils attendaient à une intersection pour traverser, la haine, elle, n’a pas pu attendre. La marche familiale s’est transformée en marche funèbre.

Selon la police, les cinq passants ont été heurtés intentionnellement. Pas parce qu’ils se trouvaient au mauvais endroit, au mauvais moment. Mais parce qu’ils étaient musulmans.

Ce n’était donc pas un accident, mais bien un acte délibéré, motivé par la haine, selon les enquêteurs. L’auteur de l’attaque aurait décidé que ces gens qui ne faisaient que marcher ne méritaient pas de vivre.

Quatre ans après l’attentat à la Grande Mosquée de Québec, ce nouvel acte de terreur antimusulman nous rappelle que l’islamophobie, à l’instar des variations sur la même haine, tue. Que l’extrémisme violent et le terrorisme, contrairement à ce que bien des gens croient, ne sont pas l’apanage des islamistes radicaux. Quand des islamophobes radicaux frappent et sèment la terreur, ce n’est pas moins grave.

En pensant à cet enfant survivant, je ne peux m’empêcher de penser aux questions troublantes que soulève la tragédie de London. Au syndrome du « deux poids, deux mesures » que l’on observe encore et toujours lorsque survient un tel attentat.

Si un enfant avait été laissé orphelin après un attentat djihadiste au camion-bélier ayant tué quatre membres de sa famille, la couverture médiatique aurait-elle été la même ? La même horreur aurait-elle suscité autant d’indifférence ?

Bien sûr que non.

Au-delà de nos illusions d’égalité, il y a encore des citoyens considérés comme « moins égaux » que d’autres. Des citoyens que des discours haineux banalisés déshumanisent et mettent en danger.

Parce qu’ils sont musulmans. Parce qu’ils sont juifs. Parce qu’ils sont noirs. Parce qu’ils sont autochtones. Parce qu’ils sont asiatiques…

On aime bien croire et se faire croire que nous vivons dans un pays où la vie de chaque enfant, de chaque être humain compte, peu importe ses origines, sa religion ou la couleur de sa peau. On aime bien croire qu’il n’y a pas de hiérarchie, pas de vies qui valent plus que d’autres.

On l’a dit dans la foulée de la mort de George Floyd. Black lives matter…

On l’a redit dans la foulée de la découverte des restes de 215 enfants autochtones dans une fosse commune à Kamloops. Chaque enfant compte…

On a aussi dit « plus jamais » après l’attentat de Québec.

Mais tant qu’on doit le dire, c’est que ça ne va pas de soi. Et tant que ça ne va pas de soi, il faudra le dire encore, et plus fort, et en haut lieu. Nommer le mal. Exiger qu’au-delà des émois éphémères, il soit pris au sérieux. Dénoncer ceux qui le cultivent, le banalisent, le normalisent. Leur bloquer la voie. Se rappeler que lorsqu’une communauté est attaquée, nous le sommes tous.

Il faudra le dire encore. Pour cet enfant et pour la suite du monde. À la mémoire de tous ceux qui ne voulaient que marcher en paix.

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