Gestion de la pandémie

Le ministre Roberge accepte d’avoir servi de « paratonnerre »

Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, assure qu’il n’a jamais songé à démissionner, bien qu’il ait servi de « paratonnerre » au mécontentement de bon nombre dans les dernières années. En mode résolument électoral, il prédit que grâce aux changements apportés par le gouvernement caquiste, le réseau scolaire a devant lui ses plus belles années.

En entrevue avec La Presse dans son bureau de Montréal, mardi, le ministre Roberge est revenu sur les critiques qui ont marqué sa gestion de la pandémie, mais aussi une bonne partie de son mandat.

« J’étais capable de prendre un pas de recul et de dire : ça ne peut pas être autrement que le gouvernement, ou le ministre, qui prenne la foudre, qui prenne la chaleur. Tant que ce n’est pas le réseau, les profs ou les directions d’école », se souvient-il.

Le ministre assure « qu’à aucun moment », il n’a eu envie de « quitter le navire ».

« La pandémie a été plus difficile pour les gens dans les écoles que pour le ministre. Je ne pense pas que je fais pitié », dit Jean-François Roberge. En pleine crise sanitaire, quand les écoles fermaient sans préavis, servir de paratonnerre était « un peu inévitable », ajoute-t-il.

Reprenant à son compte les mots des professeurs qui déplorent depuis plusieurs années « l’alourdissement » de leur tâche, l’ancien enseignant admet finalement qu’entendre des gens réclamer à répétition sa démission, « ça alourdit la tâche, un peu ».

C’était, dit le ministre, circonstanciel en raison de la pandémie, mais aussi le fait des oppositions politiques à Québec qui l’ont « instrumentalisée » en faisant « peur aux gens ».

Le ministre fier de son bilan

Pourquoi est-il resté en poste, contrairement à plusieurs de ses prédécesseurs qui sont parfois passés en coup de vent à l’Éducation ? Le premier ministre François Legault savait où son ministre allait, croit Jean-François Roberge.

« On avait un plan, une vision que je portais en éducation. Ça n’a pas toujours paru parce que la pandémie a pris beaucoup de place, mais la vérité, c’est qu’on a livré des transformations durables, des choses qui vont survivre et améliorer le quotidien dans les écoles dans les deux prochaines années. »

— Jean-François Roberge, ministre de l’Éducation

Un peu plus tard en entrevue, le ministre sortira une liste de 20 gestes faits par le gouvernement caquiste en éducation qui, selon lui, assureront aux enseignants les « plus belles années de leur carrière ».

« Même si vous n’allez pas tout écrire, j’ai le goût de vous la lire », dit le ministre.

Y figurent notamment l’ouverture de classes spéciales et de maternelles 4 ans, les deux récréations obligatoires par jour dans les écoles primaires, le nouveau cours de Culture et citoyenneté québécoise, la transformation des commissions scolaires en centres de services scolaires.

« Les parents ont gagné en étant directement là où se prennent les décisions sur le conseil d’administration [des centres de services scolaires]. C’est une vraie décentralisation. Ceux qui parlent de centralisation, c’est un spin de personnes qui voulaient défendre le statu quo », dit à cet égard le ministre Roberge.

« Je ne prétends pas que c’est le paradis »

Les enseignants non qualifiés n’ont jamais été aussi nombreux dans les écoles en dix ans, mais l’ancien enseignant assure qu’il retournerait dans une classe sans hésiter.

« Il faut prendre garde au discours de l’un et de l’autre. L’écho du terrain est beaucoup plus modéré que l’écho des porte-paroles. »

— Jean-François Roberge, ministre de l’Éducation

Oui, il reste des écoles à rénover, du personnel à trouver. « Je ne prétends pas que c’est le paradis », dit le ministre, qui y va d’une autre prédiction. « Dans cinq ans, on aura passé à travers la pénurie. »

Sans surprise, il ne spécule pas sur son avenir politique. S’il est réélu dans sa circonscription de Chambly, si la CAQ est à nouveau portée au pouvoir, il ira où le premier ministre voudra.

En attendant, « je pense qu’on a livré », dit Jean-François Roberge.

Une « lune de miel très courte »

Des acteurs du milieu de l’éducation dressent le bilan du dernier mandat du ministre Roberge

Quatre ans : c’est le temps qu’il faut à un étudiant pour obtenir un baccalauréat en enseignement. Ce sera aussi, bientôt, le nombre d’années pendant lesquelles l’actuel ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, aura été en poste. Tandis que les élèves quittent les classes pour les vacances estivales, le député caquiste, lui, s’apprête à briguer un troisième mandat.

« Il serait plus utile en allant enseigner qu’en restant ministre de l’Éducation. » L’année scolaire venait de commencer que déjà, la députée Christine Labrie, de Québec solidaire, réclamait la démission de Jean-François Roberge, comme les deux autres partis de l’opposition à Québec l’avaient fait dans les mois précédents.

Le ministre Roberge est resté bien en selle. Pour trouver quelqu’un qui a été plus longtemps à la tête du ministère de l’Éducation, il faut remonter à Claude Ryan, qui a occupé ce poste dans le gouvernement libéral de Robert Bourassa de 1985 à 1990.

L’arrivée de Jean-François Roberge en 2018 a suscité « beaucoup d’espoirs » en éducation, se rappelle Catherine Beauvais-St-Pierre, présidente de l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal.

« C’est un enseignant, on se disait qu’il connaîtrait le milieu, qu’il serait à l’écoute, qu’il aurait une humilité à cause de son passé », explique-t-elle, en ajoutant que « la lune de miel a été très courte ».

Arrivée de la COVID-19

Les attentes à l’égard du ministre de l’Éducation étaient grandes, observe lui aussi Jean Bernatchez, professeur de sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR).

Si avoir enseigné n’est pas « une condition sine qua non » pour être à la tête de ce ministère, Jean-François Roberge « semblait bien connaître le milieu de l’éducation », poursuit M. Bernatchez.

Or, l’arrivée de la COVID-19 a plutôt fait ressortir un ministre « déconnecté » de ce qui se passe dans les écoles, dit Catherine Beauvais-St-Pierre.

« Il y a eu des moments où je me suis dit en l’écoutant : “Je ne peux pas croire qu’il a déjà enseigné” », dit-elle, en expliquant par exemple que des mesures sanitaires étaient tout simplement impossibles à appliquer dans les écoles.

Jean Bernatchez parle lui aussi de « gestion de crise déficiente » de la part du ministre, qui a notamment fait savoir aux enseignants au tout début de la pandémie qu’ils étaient en vacances pour deux semaines. Au plus fort de la crise, quand toutes les écoles étaient fermées, cette déclaration sera difficile à renverser.

« Il y avait énormément de frustration dans le réseau », dit M. Bernatchez, qui hésite néanmoins à faire porter toute la faute sur le ministre. « J’en ai déduit que c’était le bouc émissaire », ajoute le professeur, qui croit que si le ministre est resté en poste, c’est aussi parce qu’il était présent dès les « premières heures de la CAQ ».

Une « centralisation » en éducation

La CAQ avait promis d’abolir les élections scolaires et elle l’a fait au printemps 2020. À cet égard, Jean-François Roberge est un ministre « qui tient parole », dit le président de la Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement (FQDE), Nicolas Prévost, en donnant aussi comme exemple la réforme du Protecteur de l’élève.

« Ce qu’il a annoncé, il l’a réalisé », constate aussi Jean Bernatchez. Mais l’arrivée de la CAQ et l’abolition des commissions scolaires ont marqué une centralisation en éducation, ajoute le professeur.

« Avec le nouveau modèle de gouvernance, il n’y a plus personne dans l’espace public qui se prononce sur les enjeux en éducation. Les centres de services scolaires sont redevables au ministre et ont un devoir de loyauté, ce que n’avaient pas les présidents de commissions scolaires. »

— Jean Bernatchez, professeur de sciences de l’éducation à l’UQAR

Catherine Beauvais-St-Pierre peine à trouver un bon coup que le ministre aurait fait en quatre ans. Oui, les enseignants ont réussi à « faire du rattrapage » salarial dans la dernière négociation de leur convention collective, mais la présidente de l’Alliance estime que « c’était inévitable dans un contexte de pénurie ».

Pour défendre les profs et la réalité particulière des écoles de Montréal, « une chance qu’on a eu les trois porte-parole » de l’opposition à Québec, se console Mme Beauvais-St-Pierre. La libérale Marwah Rizqy, la péquiste Véronique Hivon et la solidaire Christine Labrie ont formé un trio politique qui a souvent mené un front commun face au ministre.

Chez les directions d’école, on constate que la stabilité à la tête du ministère « fait du bien à l’éducation ».

« Chaque fois qu’arrive un ministre, il arrive avec ses valeurs, ses projets, et l’éducation doit faire un virage à 180 degrés. On y va au gré du vent et des nouvelles approches. Dans le cas de M. Roberge, on sait où il va depuis quatre ans », dit Nicolas Prévost.

Le professeur de l’UQAR Jean Bernatchez rappelle que le ministère de l’Éducation a toujours été « très, très difficile » à mener. « Je ne voudrais pas être ministre de l’Éducation », dit-il en riant.

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