Des terrains vierges déjà contaminés

Près de la Fonderie Horne, les taux d’arsenic et d’autres contaminants dans les sols dépassent les normes. La réhabilitation des terrains, même vierges, devient donc une étape obligée de la construction résidentielle, un enjeu dans une ville faisant déjà face à une pénurie de logements.

Rejets d’arsenic à Rouyn-Noranda

« Ça freine le développement »

Sans décontamination des terrains, la construction résidentielle est impossible dans les environs de la Fonderie Horne

Même des terrains vierges sont contaminés, à Rouyn-Noranda, ce qui freine la construction résidentielle dans une ville déjà durement touchée par la crise du logement.

Le taux d’arsenic des sols excède dans certains secteurs de la ville la limite autorisée au Québec pour usage résidentiel de 30 parties par million (ppm), ce qui force les propriétaires à réhabiliter leur terrain avant d’y construire des habitations. 

« C’est dans le couloir des vents dominants », qui charrient les contaminants rejetés dans l’air par la Fonderie Horne, qu’il faut réhabiliter les sols, dit Richard Mercier, propriétaire d’une entreprise d’excavation.

« On sait que le contaminant n’était pas là avant, les terrains étaient flambant neufs », dit Richard Mercier.

La réhabilitation de quatre terrains vierges situés à Rouyn-Sud a ainsi coûté 100 000 $ à une entreprise qui y a ensuite construit des immeubles résidentiels.

« C’était de la forêt avant ! », a expliqué à La Presse un responsable de l’entreprise qui ne souhaite pas être identifié.

« Ça ne sert pas à grand-chose de [réhabiliter les sols], car ça sera à nouveau contaminé dans peu de temps », s’inquiète l’homme, pour qui l’origine du problème ne fait pas de doute.

Vaste projet touché

La contamination des sols a eu des répercussions sur le projet du Domaine boréal, à Noranda-Nord, un lotissement de 300 terrains qui s’affiche comme le plus important en Abitibi-Témiscamingue.

« Quand on a fait nos rues, on avait du sol contaminé dont il fallait se débarrasser », a expliqué à La Presse le promoteur immobilier Steven Janhevich.

Cela a entraîné des coûts « significatifs » et une augmentation conséquente du prix des terrains, affirme l’homme d’affaires, qui souligne que ces coûts auraient été considérablement supérieurs si la fonderie n’acceptait pas de recevoir sans frais les sols contaminés sur son terrain.

La Fonderie Horne se sert de ces sols contaminés comme matériau de recouvrement dans son parc à résidus, explique son porte-parole, Alexis Segal.

« C’est le meilleur endroit pour mettre des terres contaminées, parce que c’est ça que c’est, [des résidus]. »

— Alexis Segal, porte-parole de la Fonderie Horne

En plus de recevoir les sols contaminés provenant d’entreprises de construction de la région, en vertu d’ententes particulières avec elles, la Fonderie Horne en reçoit d’autres dans le cadre d’un programme volontaire de réhabilitation des terrains du quartier Notre-Dame, voisin de ses installations.

Ventes annulées et délais

Steven Janhevich dit avoir informé tous les acheteurs de ses terrains de leur contamination, leur offrant de prendre en charge le transport des sols contaminés sur le site de la Fonderie Horne.

Certains ont pris peur et renoncé à leur achat, confie-t-il. « Mais au moins, j’ai été honnête. »

Au-delà de l’aspect financier, la contamination des sols entraîne beaucoup de délais, déplore le promoteur immobilier.

« Si on n’a pas toutes nos autorisations nécessaires, on ne peut pas commencer, on ne peut pas mettre une pelle dans la terre », dit-il.

« Quand tu achètes un terrain, et que tu es obligé de le décontaminer en partant, ça te retarde pas mal. Ça freine le développement. »

— Richard Mercier, propriétaire d’une entreprise d’excavation

Pénurie de logements

La contamination des sols est « une contrainte » de plus à la construction résidentielle, déplore le promoteur immobilier Martin Rivard, qui a lui aussi dû faire réhabiliter les sols d’un lotissement où il projette la construction de 50 résidences unifamiliales.

« On se fait dire qu’il manque de logements à Rouyn-Noranda, mais il faudrait que tout le monde travaille dans le même sens », affirme-t-il.

Le taux d’inoccupation des logements à Rouyn-Noranda a atteint un creux historique de 0,3 %, en 2021, selon les plus récentes données de la Société canadienne d’hypothèques et de logement.

La Fonderie Horne devrait assumer l’ensemble des coûts liés à la réhabilitation des sols contaminés, estime la députée de Rouyn-Noranda–Témiscamingue Émilise Lessard-Therrien.

« Le principe de pollueur payeur devrait s’appliquer. »

— Émilise Lessard-Therrien, députée de Rouyn-Noranda–Témiscamingue

En plus d’affronter une crise du logement, Rouyn-Noranda est aux prises avec une pénurie de main-d’œuvre, souligne la députée.

« Le logement, les places en CPE, c’est pas mal les deux principaux freins à ce que des gens viennent s’installer chez nous », avec maintenant l’enjeu de la pollution, dit-elle.

Devoir payer pour réhabiliter les sols contaminés par les rejets de la fonderie « contribue à gonfler de manière artificielle les coûts de construction des maisons et des loyers », déplore-t-elle.

La situation n’inquiète toutefois pas la Ville de Rouyn-Noranda.

« C’est un fait avec lequel les promoteurs composent depuis toujours et qui n’a pas mis un frein au développement de Rouyn-Noranda », a répondu à La Presse Jessica Lesage, porte-parole de la Ville.

« C’est plutôt la conjoncture économique actuelle avec une explosion du coût des matériaux, la pénurie de main-d’œuvre pour réaliser les différents projets de construction et la hausse constante des taux d’intérêt qui sont les principaux éléments qui freinent les projets de construction de logements à Rouyn-Noranda », a-t-elle ajouté.

Le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC) n’avait pas communiqué à La Presse les détails de l’obligation de faire échantillonner les sols de certains secteurs de Rouyn-Noranda au moment d’écrire ces lignes.

Provenance documentée

« Il est indéniable que la Fonderie Horne a contribué à la contamination des sols en périphérie de celle-ci », écrivait la Direction de santé publique de l’Abitibi-Témiscamingue (DSPu-AT) dans le Rapport de la caractérisation préliminaire des sols à l’arsenic, au cadmium et au plomb dans le périmètre urbain de Rouyn-Noranda, publié en novembre 2020. L’entreprise est « la seule source émettant ces trois contaminants à la fois en grande quantité » dans la région, précise le rapport, qui ajoute que des « analyses isotopiques » ont notamment révélé que le plomb présent dans les sols étudiés provenait des activités passées de la fonderie. L’étude a démontré que près du quart des 156 terrains échantillonnés – sur lesquels se trouvaient déjà des bâtiments ; aucun terrain vierge n’a été étudié – excèdent la limite pour le cadmium, contre 6 % pour l’arsenic et 3 % pour le plomb. La fonderie rejette cependant la responsabilité de la contamination des sols. « La preuve n’est pas faite, il y a eu d’autres industries à Rouyn-Noranda », a déclaré son porte-parole, Alexis Segal.

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Nombre de tonnes d’arsenic émises dans l’air par la Fonderie Horne de 1969 à 2017

Source : Direction de santé publique de l’Abitibi-Témiscamingue

Rejets d’arsenic à Rouyn-Noranda

Le danger… de jardiner

Le soleil du matin darde ses premiers rayons sur les plants de poivrons, de cerises de terre et de tomates de Johanne Alarie, au centre-ville de Rouyn-Noranda.

Mais la maraîchère amateur se méfie désormais de ce qui pousse dans son potager, en raison des rejets toxiques de la Fonderie Horne, de l’autre côté du lac Osisko.

« C’est un peu choquant, parce que tout est biologique, mais on vit dans une municipalité qui nous pollue », lance-t-elle en montrant le fruit de son travail à La Presse, au début de juillet.

« Avant, j’étais autonome toute l’année pour certains légumes, je congelais beaucoup », raconte cette native d’Amos établie à Rouyn-Noranda depuis 25 ans, évoquant notamment le chou frisé (kale).

Mais les légumes-feuilles sont ceux qui absorbent le plus les contaminants, explique-t-elle – suivent les légumes racines, puis les fruits.

Johanne Alarie jardine donc moins, maintenant, et suit les recommandations de la Santé publique, qui recommande aux gens de Rouyn-Noranda de cultiver en pots dans de la terre neuve.

« Cette année, j’ai changé la terre, ça m’a coûté 400 $, mais je ne le ferai pas chaque année, c’est clair, j’ai un revenu modeste. »

— Johanne Alarie

Résultats de tests attendus

Johanne Alarie éprouve un sentiment de colère d’avoir mangé des légumes probablement contaminés aux métalloïdes pendant plus de deux décennies.

« Est-ce que j’aurais intérêt à me procurer mes fruits et légumes à l’épicerie plutôt que dans mon propre jardin ? », s’interroge celle qui milite également au sein de l’association Mères au front.

Pour en avoir le cœur net, elle a participé l’an dernier à une étude sur la présence de contaminants dans les légumes de potagers de la ville ; des chercheurs ont prélevé des échantillons de ses carottes, laitues et tomates.

Les résultats de l’étude sont attendus cette année, mais elle ne se fait pas d’illusions, soulignant qu’une analyse de ses sols qu’elle avait elle-même fait faire il y a quelques années avait révélé des taux élevés d’arsenic et de plomb.

Johanne Alarie s’inquiète aussi des bleuets sauvages qu’elle cueille dans les environs de Rouyn, dans le corridor des vents dominants qui transportent notamment les poussières d’arsenic, un cancérigène reconnu.

« Les bleuets, c’est un antioxydant, c’est bon pour la prévention du cancer, mais là, je ne sais plus. »

— Johanne Alarie, qui a l’habitude de cueillir des baies autour de Rouyn

La contamination aux métalloïdes de l’air et des sols de Rouyn-Noranda cause par ailleurs de déchirants dilemmes, raconte Johanne Alarie, qui se sent parfois loin de ses deux enfants, adultes, partis vivre à l’extérieur de la région.

« Mais je n’ai pas le goût, éventuellement, d’avoir des petits-enfants à Rouyn-Noranda, lâche-t-elle. Parce qu’on sait que les enfants sont particulièrement touchés. »

Quels effets sur la santé ?

L’exposition chronique à l’arsenic, au plomb et au cadmium présents dans le sol et dans l’air peut causer des risques pour la santé. L’arsenic peut contribuer par exemple au développement de cancers, dont celui du poumon, mais aussi ceux du foie, de la vessie, du rein, de la peau et de la prostate, de même qu’entraîner d’autres problèmes comme le diabète et des troubles neurodéveloppementaux, indique la Direction de santé publique (DSPu) de l’Abitibi-Témiscamingue dans son rapport de la caractérisation préliminaire des sols de Rouyn-Noranda. Le cadmium peut quant à lui entraîner des dommages aux reins et aux os, tandis que le plomb peut affecter le développement du cerveau et du système nerveux central et causer des problèmes cognitifs et auditifs. La DSPu ajoute que « ces trois contaminants agissent de façon synergique, à savoir que leur toxicité est augmentée lorsqu’ils interagissent simultanément dans l’organisme ».

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