Un virus liberticide en Asie du Sud-Est

La pandémie de COVID-19 en Asie du Sud-Est a non seulement été meurtrière, mais aussi liberticide. En s’attaquant au problème des « fausses nouvelles » (fake news), plusieurs gouvernements de la région ont en réalité restreint la liberté d’expression, accru leur contrôle sur l’espace public et ainsi accéléré un déclin démocratique déjà bien amorcé.

C’est d’ailleurs une réalité qu’a tenu à souligner avec force le comité Nobel en attribuant vendredi l’un de ses Prix de la paix à la journaliste Maria Ressa, cofondatrice de Rappler, un média indépendant d’investigation philippin.

Partout, la pandémie a mené à une véritable explosion de fausses informations, une « infodémie » selon l’Organisation mondiale de la santé. Selon de récentes recherches, près de la moitié des comptes Twitter diffusant des messages au sujet de la pandémie sont robotisés (BOT). Et depuis le début de la crise, la Corona Virus Fact Alliance a recensé plus de 4000 canulars liés au coronavirus en circulation dans le monde.

Pour les 482 millions d’utilisateurs actifs en Asie du Sud-Est, toutes plateformes confondues, l’actualité se consomme principalement sur les réseaux sociaux, lesquels facilitent le partage de fausses nouvelles, d’informations erronées et, pis encore, de désinformation intentionnelle et malveillante, notamment sur l’origine du virus, la réponse des autorités et le vaccin.

Il est de plus en plus clair que des gouvernements, oppositions et groupes d’intérêts de la région ont profité de la crise pour promouvoir leur programme et discréditer leurs opposants politiques au moyen de campagnes de désinformation en ligne.

Des entrepreneurs de la désinformation ont aussi exploité la crise pour des intérêts pécuniaires, générant des millions de clics et d’imposants revenus publicitaires.

Cette infodémie a des conséquences bien réelles. Par exemple, elle serait l’une des principales causes d’un taux d’hésitation vaccinale anormalement élevé dans la région, avec les Philippines (68 %) et la Thaïlande (33 %) en tête. Elle menace également la paix sociale, puisque cibler des minorités et d’autres boucs émissaires s’avère très efficace pour générer des clics. En Indonésie, de fausses nouvelles devenues virales l’an dernier prétendaient que le gouvernement avait facilité l’afflux de travailleurs chinois, une minorité historiquement discriminée, afin de propager délibérément le virus.

Démocratie fragile

Cette tendance est particulièrement délétère en Asie du Sud-Est, puisque les institutions et normes démocratiques sont fragiles et souvent ouvertement contestées. Les fausses nouvelles ébranlent non seulement la confiance des citoyens envers les institutions publiques, mais risquent à terme de légitimer de nouveaux reculs démocratiques.

Or, le remède privilégié par les gouvernements pourrait être pire que le mal lui-même. En voulant s’attaquer à la désinformation, plusieurs d’entre eux ont interdit la diffusion de fausses nouvelles, une notion plus ou moins définie, restreignant au passage la liberté d’expression.

Human Rights Watch a révélé en février dernier qu’au moins 83 gouvernements dans le monde avaient profité de la pandémie pour justifier des violations à l’exercice de la liberté d’expression ou de réunion pacifique. En Asie du Sud-Est, l’International Press Institute a dénombré 188 violations de la liberté des médias : arrestations, détentions, poursuites civiles et enquêtes pénales contre des journalistes en lien avec la couverture de la pandémie.

Virage autoritaire

La crise sanitaire accélère un virage autoritaire amorcé depuis des années dans la région. Freedom House ne considère plus le Timor oriental comme entièrement « libre » et classe désormais l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines et Singapour comme des pays « partiellement libres ». Dans ces pays pourtant démocratiques sur papier, l’élite politique a considérablement affaibli les institutions et les normes démocratiques par la corruption, le népotisme, la manipulation électorale, le contrôle de l’internet ou encore l’intimidation des critiques et de l’opposition.

Face au problème de la désinformation, plusieurs gouvernements de la région se sont arrogé le rôle d’« arbitre de la vérité », une approche qui tranche avec celle du Canada où ce rôle incombe à la société civile et aux réseaux sociaux eux-mêmes. Avant la pandémie, le Laos (2014), la Thaïlande (2017), le Cambodge (2018), la Malaisie (2018) et Singapour (2019) avaient déjà adopté des lois criminalisant la distribution malveillante de fausses nouvelles ou de publications qui en contiennent.

Dans la foulée de la COVID-19, plusieurs de ces gouvernements se sont appuyés sur ces lois pour renforcer la surveillance et la rectification des faussetés présumées en ligne. De telles initiatives existent à Singapour (Factually) depuis 2012, en Thaïlande (SureAndShare) depuis 2015, en Malaisie (Sebenarnya.my) depuis 2017 et en Indonésie (StopHoax.id) depuis 2018.

Toujours au nom de cette lutte contre les fausses nouvelles, la plupart des mesures d’urgence adoptées depuis 2020 donnent aux gouvernements des pouvoirs sans précédent pour contrôler la presse et les réseaux sociaux, ou même fermer les médias accusés de colporter de fausses nouvelles. Ces lois imposent souvent de lourdes peines d’emprisonnement ou des amendes s’élevant à des milliers de dollars.

Ces initiatives se disent impartiales, mais il est évidemment douteux que les gouvernements soient à la fois juges et parties, et tout aussi probable qu’ils cherchent à utiliser ces mesures comme des leviers de censure et de propagande.

Depuis un an et demi, des centaines de personnes ont été arrêtées ou interrogées, dont de nombreux opposants politiques, journalistes et blogueurs connus. Et le mot se passe, encourageant dès lors l’autocensure. Bien que la Constitution protège la liberté d’expression, près de 30 % des Indonésiens disent craindre désormais de critiquer ou d’exprimer leur opinion concernant le gouvernement.

En l’absence de garde-fous institutionnels, le danger pour l’avenir est que ces mesures se normalisent et restent en vigueur une fois la pandémie terminée.

Plus près qu’on pense

Au Canada, la criminalisation des « fausses nouvelles » a pris fin en 1992, au nom de la liberté d’expression. Aujourd’hui, avec la recrudescence de ce phénomène en ligne, les gouvernements occidentaux ont généralement adopté des mesures timides pour réduire la désinformation, préférant encourager les initiatives citoyennes et la vigilance des entreprises privées. En Asie du Sud-Est, une approche centralisée, où l’État joue un rôle prépondérant dans la lutte contre les fausses nouvelles, est gravement nuisible à la liberté d’expression et offre une mise en garde utile à nos gouvernements.

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