Des Jeux sur fond de génocide

Des femmes stérilisées en masse. D’autres violées. Des millions de gens condamnés au travail forcé. Des camps de concentration où sont « rééduquées » de 1 à 2 millions de personnes. Une région complètement bouclée, où toutes les communications sont surveillées.

Il y a un nom pour décrire ce qui se passe en Chine avec les Ouïghours : « génocide ». Mais c’est un mot que peu de gouvernements osent prononcer, car on ne se dresse pas impunément contre la dictature chinoise.

Irwin Cotler n’est pas homme à utiliser à la légère le mot « génocide ». L’ancien prof de droit à McGill, ex-ministre de la Justice, qui a été avocat de Nelson Mandela, Andreï Sakharov et nombre de prisonniers politiques, a été nommé l’automne dernier « envoyé spécial pour la préservation de la mémoire de l’Holocauste » par Justin Trudeau.

« Ce qui rend l’Holocauste et tous les génocides indicibles, ce n’est pas seulement l’horreur de ce qui a été commis », me dit-il ; c’est aussi qu’ils étaient évitables.

« C’est que nous savions, et que nous n’avons pas agi. Au Rwanda, où 10 000 Tutsis étaient tués chaque jour en 1994, mais aussi au Darfour, en Birmanie, en ex-Yougoslavie. Après le génocide au Rwanda, Bill Clinton a présenté ses excuses. Nous savions. »

— Irwin Cotler, ancien professeur de droit à McGill et ex-ministre de la Justice

Or, depuis un certain temps déjà, malgré la fermeture totale de la région et les mesures de rétorsion contre ceux qui osent parler, les témoignages s’accumulent. Des images satellites des immenses camps ont été diffusées. Plusieurs médias internationaux ont recueilli les témoignages de victimes. Et plusieurs rapports officiels documentent la répression, qui va en augmentant.

Depuis qu’il a annexé la région « autonome » du Xinjiang au siècle dernier, Pékin tente d’assimiler cette minorité musulmane de 12 millions de personnes dont la langue première, l’ouïghour, est une langue turque. Prétextant quelques attentats contre le pouvoir, le régime chinois a sorti le rouleau compresseur pour combattre le « terrorisme ».

Pour cela, une des politiques centrales consiste à contrôler la natalité, que ce soit au moyen d’injections contraceptives ou carrément d’opérations de stérilisation. Limiter les naissances pour faire disparaître un groupe ethnique est un des cinq critères qui à eux seuls permettent de conclure à la présence d’un génocide – avec les meurtres, les atteintes graves à l’intégrité physique et mentale, les déplacements, etc.

« Les cinq critères sont réunis », dit M. Cotler.

Deux millions de détenus : imaginons l’île de Montréal comme un camp de travail…

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Il y a un mot, mais il y a aussi une loi. Et si jamais le gouvernement Trudeau est trop timide pour appeler un génocide par son nom, Irwin Cotler proposait cette semaine sur Twitter de faire un renvoi devant la Cour suprême. La Convention sur le génocide, adoptée en 1948, fait en sorte que le crime de génocide est inscrit dans le droit canadien. Demander un « avis » au plus haut tribunal du pays pourrait officialiser le génocide.

« Ce n’est pas ce que je privilégie, parce que ça prend du temps. Il y a urgence d’agir. Ce n’est pas nécessaire de passer par la cour. Le Sous-comité des droits internationaux de la personne du Comité des affaires étrangères, où sont représentés tous les partis à Ottawa, a produit un rapport unanime l’été dernier concluant à un génocide. Les partis de l’opposition tentent de faire reconnaître qu’il y a un génocide par le Parlement, et ils pourraient bien réussir.

« Au moment où on se parle, les exactions continuent, dit l’avocat, qui a fondé le Centre Raoul Wallenberg. Je sais que des gens au gouvernement craignent la réponse de la Chine. Mais si c’est une détermination du Parlement, c’est l’expression de la volonté du peuple, pas du gouvernement. Et c’est pourquoi le Canada ne doit pas agir seul. Le secrétaire d’État [Mike] Pompeo [sous l’administration Trump] a conclu à un génocide, et l’administration Biden est d’accord. Le Parlement britannique a produit un rapport qui conclut la même chose. En se mettant avec l’Union européenne, il y a moyen d’agir. »

Comment ?

D’abord en exigeant qu’une commission internationale indépendante enquête au Xinjiang. « C’est certain que la Chine ne le permettra pas, mais elle sera exposée ainsi. »

En appliquant des « sanctions Magnitski » (du nom d’un dissident russe assassiné), qui permettent de geler les avoirs de dirigeants étrangers. En imposant des sanctions économiques.

Les Jeux olympiques ?

« J’avais dit en 2001 qu’on n’aurait jamais dû accorder les Jeux de 2008 à Pékin, à cause de la répression au Tibet, parce que c’est le pays qui emprisonne le plus de journalistes, de dissidents politiques, à cause de sa répression du Falun Gong, bref, parce que la Chine est le plus grand violateur des droits de la personne au monde. On l’a récompensée avec les Jeux de 2008. Certains disaient que les choses iraient mieux, mais la répression s’est seulement accélérée. La Chine a appris que son pouvoir économique lui permettait d’intimider l’Australie, le Japon, Taiwan, le Canada… C’est pourquoi aucun pays ne peut agir seul. »

« Déjà en 1936, bien avant l’Holocauste, les Jeux de Berlin étaient les Jeux de la honte. Pour moi, les Jeux en Chine en 2022 seraient les Jeux de la honte aussi. Nous avons une obligation morale d’agir immédiatement. »

— Irwin Cotler, ancien professeur de droit à McGill et ex-ministre de la Justice

Aucun pays n’est totalement irréprochable, dira-t-on, et à ce compte-là, on ne pourrait jamais organiser de Jeux. J’ai lu les arguments de mon collègue Philippe Cantin hier, pour qui un boycottage se ferait sur le dos des athlètes et n’aurait pas d’effet réel. Ça se défend.

Mais l’ampleur des violations, la gravité des actes, les preuves d’un génocide… tout ça nous place dans une autre catégorie morale et nous oblige en effet à décider : veut-on vraiment réunir « la jeunesse du monde entier » devant Xi Jinping pour célébrer le sport pendant qu’un génocide a lieu en sourdine dans le pays ? Pour ensuite lire tristement sur le bilan de la répression ?

On ne pourra pas dire qu’on ne le savait pas, en tout cas : l’abjection est décrite en toutes lettres.

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