Charles Pellerin

Être de bon poil, même sans

En juillet 2021, les poils de barbe de Charles Pellerin commencent à le déserter. À l’automne, sourcils et cheveux leur emboîtent le pas. « L’été dernier, j’ai pris une photo à côté du rocher Percé, avec deux trous dans ma moustache », se souvient l’humoriste en riant.

Les cheveux au vent, tel est le titre du nouveau spectacle de Charles Pellerin, même si, des cheveux, Charles Pellerin n’en a plus. Autodérision ? Oui, bien que l’expression décrive avec justesse, insiste-t-il, l’état de liberté auquel il goûte ce mois-ci, alors qu’il visite le Québec à bord d’un autobus scolaire transformé en véhicule de tournée, pour une série de représentations en plein air.

Le spectacle, puisant dans une matière première forcément intime, prenait rapidement forme à la fin de l’année dernière, à un moment où Charles Pellerin était pourtant encore habité par la crainte d’être désormais « défini par ça, et non par [s]es idées ». Crainte compréhensible, mais infondée, tant cette mystérieuse maladie qu’est l’alopécie le dépouillera non seulement de tous ses poils, mais aussi, de manière plus heureuse, de tous ses masques.

En 2018, Charles Pellerin, diplômé de l’École nationale de l’humour à peine deux ans plus tôt, se faisait remarquer à Juste pour rire grâce à un très efficace numéro sur le mouvement #moiaussi. Indéniable buzz.

« Mais quand je regarde mon vieux matériel, je me rends compte que je faisais tout pour ne pas parler de moi, observe-t-il. J’avais ce feu-là, de dire des choses importantes, mais pendant la pandémie, je me suis mis à me sentir arrogant, en repensant que j’avais juste 24 ans quand je me prononçais sur des sujets comme la loi 21 et notre rapport aux Premières Nations. »

S’il arrive à entrelacer Les cheveux au vent de nombreux moments de légèreté, ce spectacle trace d’abord le portrait d’un homme contraint à apprivoiser sa vulnérabilité, parce qu’il n’a plus le luxe de se dissimuler sous sa houppette ni sa barbiche. Des attributs qui se sont volatilisés sans avertissement, pour des raisons que les dermatologues sont incapables d’expliquer.

« J’ai réalisé qu’on utilise beaucoup les poils pour camoufler ce qu’on n’aime pas de nous. Ta coupe de cheveux va être choisie pour mettre en valeur ta tête, tu vas placer tes cheveux de telle manière si tu ne vas pas bien. On utilise nos poils pour cacher ce qu’on a à l’intérieur et maintenant que je n’en ai plus, je sens vraiment que je suis vu par les gens. »

– Charles Pellerin

Après avoir vécu au quotidien le choc qui accompagne cette abolition de la distance entre soi et l’autre que crée généralement la pilosité, il aura été contraint, sur scène, à parler de ce qui l’habite pour vrai.

« Et c’est libérateur parce que, pour la première fois, je me sens moi-même. Avant, il y avait toujours une partie de moi qui s’arrangeait pour que ça plaise. J’étais dans la suranalyse de la réaction. Maintenant, c’est comme si je créais une peinture de ce que je ressens, plutôt que de juste vouloir divertir les gens. »

Il dira plus tard, au sujet de cette virée joliment artisanale qui le mène, à bord de son autobus, dans des lieux où sont rarement présentés des spectacles d’humour (dans la cour d’une microbrasserie ou d’un vignoble, par exemple) : « En humour, le chemin est vraiment tracé. Tu fais de l’internet, tu fais le réseau des petites salles, après ça les grosses. C’est correct, mais j’ai l’impression qu’on pense peut-être plus souvent à faire avancer notre carrière qu’à faire avancer notre matériel. »

Aimer ses cheveux, en retard

Si la nouvelle heure de blagues de Charles Pellerin porte d’abord sur cette expérience aussi singulière qu’affolante ayant bouleversé sa dernière année, Les cheveux au vent parle peut-être moins au final des conséquences d’une pilosité qui fout le camp que de cette obsession pour l’apparence, qui semble épargner bien peu de gens.

Dans son spectacle de 2018, il s’étonnait, de façon presque prémonitoire, qu’on félicite avec autant de commisération les participants au Défi têtes rasées, alors que leur geste devrait plutôt avoir comme objectif de normaliser la perte de cheveux. « Et tu vois, aujourd’hui, même quand j’essaie de me dire que ce n’est pas grave, ce que je vis, des gens me ramènent à mon apparence. On me dit des choses comme : “T’es chanceux, t’as un beau crâne !” Eille, merci ! Ça me fait du bien de m’imaginer que j’aurais pu le vivre avec un crâne laid. »

A-t-il redouté que l’alopécie signe la fin de sa carrière ? « Chaque chose qui m’arrive est pour moi potentiellement la fin de ma carrière », répond en éclatant de rire un Charles visiblement doué pour l’anxiété.

« Quand le petit buzz de 2018 s’est estompé, j’avais peur d’avoir manqué le train. Mais plus je vieillis, plus je me rends compte qu’il n’y a pas de train. Le but, c’est de créer quelque chose que t’aimes, d’aimer ta vie, pas de vendre des tickets. J’aime mieux, en tout cas, me comprendre que de vendre plein de billets. »

Charles Pellerin sera en tournée au Québec jusqu’au 25 août.

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