Visite au pays de Duhaime

Sainte-Marie-de-Beauce et Lac-Beauport — Au bar La Différence, c’est un mercredi soir pas très différent.

Il y a Denis, qui est en ville pour 21 jours, après quoi il retournera à Fermont travailler à la mine de fer 21 jours. Il y a Chris, un ingénieur de Verdun qui vient visiter une usine. Et il y a la barmaid, Sandra Jacques, qui leur sert des grosses Molson.

« Pis toi ? me demande Chris.

— Moi, je cherche des gens qui votent conservateur. »

Denis ne vote pas, ne veut « rien savoir de ça ». Chris m’explique que sa famille vit à Verdun depuis cinq générations. « Je suis un anglo de Verdun, je vote libéral », me dit-il avec un sourire fataliste.

Au fond du bar, devant un vidéopoker, une fille crie : « Moi, je vote pour Duhaime ! »

Megan vient de mettre 400 $ dans la machine, qui ne veut pas donner. « Mais ça fait juste deux fois que je viens depuis deux mois. »

« Avec Duhaime, on va avoir une meilleure vie. Legault, il avait pas d’affaire à tout fermer », me dit la barmaid de 23 ans, qui vient jouer dans ce bar-ci, parce qu’elle n’a pas le droit de jouer dans le sien. « On voit les machines qui ont pas donné… »

Son chum écoute Radio X, « c’est plus lui qui connaît ça », mais elle est convaincue.

Elle finit par me dire que son grand-père est mort pendant le confinement. Elle a les larmes aux yeux. « Il est mort tout seul, on a pas pu le voir… »

Au bar, Sandra, 29 ans, ne sait pas pour qui elle va voter, mais pas question de voter Legault. Jamais.

« J’ai voté pour lui, c’est vrai qu’il a aidé les familles, ça me coûte moins cher de garderie. » Elle a quatre jeunes enfants.

« Mais quand il a tout fermé, ça m’a tuée. Je faisais 1000 $ clair par semaine. Je vivais en fonction de ça. Je me souviens, on avait fait le party trois jours, je me disais : Pas grave, la grosse semaine s’en vient. À minuit, on a tout fermé.

— Ça va revenir, non ?

— Ça sera plus jamais pareil. Y a moins de monde. Moins d’argent. Tout a baissé. À part les prix !

 — Oui, mais c’est pas la faute de Legault, la pandémie…

— Non, mais ce que j’ai pas pris, c’est l’abus de pouvoir. On a perdu notre vie sociale. Ça a séparé les familles. Il a fait des couvre-feux, on savait jamais pour quelle raison. T’essayeras de faire la maternelle à la maison avec quatre enfants. C’était l’enfer. J’ai fait de l’anxiété sévère. »

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Sainte-Marie est une petite ville industrielle de 15 000 personnes, la plus importante de Beauce-Nord, une des trois circonscriptions (avec Beauce-Sud et Chauveau) où le Parti conservateur du Québec (PCQ) a le plus de chances de l’emporter, si on se fie aux agrégateurs de sondages — voir le site Qc125.

On est ici dans un centre industriel entouré de zones agricoles, comme le suggèrent ces effluves mêlés de fumier récemment épandu et de gâteaux Vachon, encore produits à leur lieu d’origine depuis 100 ans. On est aussi dans la lointaine banlieue de Québec, à seulement 40 km d’autoroute.

Comme partout, on manque de main-d’œuvre. Les fermes, mais aussi les nombreuses usines, embauchent des Mexicains, des Guatémaltèques, des Honduriens.

Maria Razo, une Mexicaine tombée en amour avec un Beauceron, a ouvert un restaurant mexicain à Sainte-Marie. Elle offrait la tequila gratuite cette semaine, pour la fête nationale du Mexique. Mais en ouvrant dans ce village inconnu pour elle il y a deux ans, elle n’avait aucune idée que des travailleurs latinos l’empliraient…

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On peut voir sur plusieurs terrains des pancartes du PCQ plantées dans les gazons – une technique de publicité électorale répandue à l’extérieur du Québec, mais curieusement utilisée ici uniquement par les conservateurs.

Je sonne chez Dominique Parent, qui a tapissé son parterre et son balcon aux couleurs de Duhaime et du candidat local, le très athlétique maire de 42 ans de Saint-Lambert-de-Lauzon, Olivier Dumais.

Dominique est un jeune père de famille, technicien en téléphonie. Ce n’est pas un nouveau converti, il a déjà voté conservateur. Même s’il a donné une chance à Legault en 2018, il est revenu au PCQ.

« Je veux surtout un gouvernement qui est le moins présent possible. On dirait qu’on travaille pour le gouvernement, mais les routes sont mauvaises, l’école est ordinaire… Je me disais : au moins, Legault pourrait enlever la TVQ sur l’essence, nous donner un coup de main… Ben non ! Les hôpitaux, c’est comme un éternel recommencement. Les ressources naturelles, on en a plein, mais c’est comme si on ne pouvait pas les exploiter. »

Je lui dis qu’il charrie en parlant de la « dictature de Legault » à propos des mesures sanitaires.

« C’est dans le sens qu’il écoute pas, même si la Santé publique dit le contraire. »

Il écoute CHOI Radio X, oui, et s’il n’est pas un « fan fini » de Duhaime, il voit en lui un politicien qui veut « servir la population ».

Un peu plus loin, sur le rang Saint-Étienne, Richard Beaudoin, 55 ans, caquiste en 2018, s’affiche aussi fièrement conservateur. « Arruda, qui disait : “Fais pas ci, fais pas ça, lave-toi les mains, mets pas de masque, mets un masque…” Heille, ça va faire. Moi je travaille tout seul dans mon camion. »

Les couvre-feux, ça n’a pas passé.

« Je travaille de nuit, je livre du propane. Je me suis fait arrêter trois fois ! »

Il n’est pas vacciné et « va falloir que Legault vienne me planter l’aiguille dans le bras lui-même ».

Il me demande si je suis vacciné. Oui, quatre fois. Il hausse les épaules. Il attrape son chat qui passe.

« Mais entre toi pis moi, pour qui on vote, ça va-tu changer quelque chose, hein ? »

***

Le Parti conservateur, dirigé par Adrien Pouliot, a recueilli 1,46 % des votes en 2018. Moins que le discret Parti vert (1,68 %).

Éric Duhaime a repris ce parti en ruine en pleine pandémie, en avril 2021. On ne lui donnait pas plus de chances que le Parti populaire de Maxime Bernier, au fédéral, qui n’a pas fait 5 % au Canada, et seulement 2,7 % au Québec, l’an dernier.

Un an et demi plus tard, ce parti largement ridiculisé dans les médias est à égalité statistique avec les libéraux et Québec solidaire, à qui il dispute la deuxième place au Québec, loin devant le Parti québécois.

Que s’est-il passé ?

Les partisans de Duhaime que j’ai croisés ont deux choses en commun. D’abord, ils n’ont pas digéré les mesures sanitaires, sans pour autant être antivax — bien que j’en ai rencontré plusieurs. Maxime Bernier surfait aussi sur cette colère, mais Duhaime a « bénéficié » de six mois de plus de mesures restrictives, dont le couvre-feu du 31 décembre dernier, dont presque tous m’ont parlé.

Ensuite, on ne peut pas dissocier le succès de Duhaime de l’influence de certaines radios de Québec, en premier lieu Radio X, qui a critiqué abondamment les mesures sanitaires, en plus de donner la parole à des désinformateurs. Duhaime, ex-chroniqueur à la station, y a été interviewé régulièrement. On peut dire qu’il a construit sa base à la radio.

Ce n’est pas un hasard si dans la grande région de Québec, les conservateurs sont deuxièmes, loin devant tout autre poursuivant.

***

Ce qui frappe en allant vers le lac Beauport, c’est le nombre de pancartes du député caquiste Sylvain Lévesque découpées comme à l’exacto. Il a beau avoir gagné Chauveau avec près de 10 000 votes, il fait face maintenant au chef du Parti conservateur. Et ce sera serré dans cette banlieue nord de Québec.

Je sonne à une porte où j’aperçois des affiches de Duhaime. La femme n’est pas très enthousiaste quand je lui dis que je suis journaliste. « Ah non, non, non. »

Elle n’ouvre pas la porte complètement, mais ne la ferme pas non plus, et me donne finalement une entrevue dans l’entrebâillement. Elle ne se nomme pas, mais me dit travailler « dans l’assurance ».

« On est nés pour être libres, vous pensez pas ? Duhaime, tout le monde lui tape sur la tête. Je les écoute à La joute, je trouve ça épouvantable. Pourquoi tout ça ? On est pas des cons, vous savez. Ils nous appellent des complotistes, des édentés, juste parce qu’ils pensent pas comme nous autres. On est pas contre les vaccins, mais nous, on en veut pas. On a fait nos recherches. »

« Legault, j’ai voté pour lui, mais il est devenu arrogant. »

– Une électrice dans la circonscription de Chauveau

Un peu plus loin, en bordure de Charlesbourg, je rencontre Lucien Fournier, un retraité de 70 ans, qui place son casque de construction dans le coffre arrière de sa voiture. « Je fais encore des jobs », dit-il fièrement.

Il est vacciné quatre fois, bientôt cinq. N’a pas vraiment souffert des mesures sanitaires. Il a voté CAQ, mais cette fois, ce sera Duhaime. « Je suis pas trop ça, la politique. J’ai pas le temps, je m’occupe de mes petits-enfants, je vais les reconduire au hockey… Mais j’écoute tout le temps CHOI FM. D’après ce que j’entends, je pense que Legault a fait son temps. »

On ne sait pas encore combien de sièges le PCQ va gagner, ni même s’il en remportera un seul.

Mais on a rarement vu monter en puissance un parti aussi vite.

Faut dire qu’on a rarement vu autant d’habileté pour canaliser aussi efficacement la colère publique, la tristesse aussi.

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