Michaëlle Jean, la BD

Un roman graphique revient avec humour sur les déboires de la diplomate canadienne lors de son passage à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie

Paris — Il y a longtemps qu’on avait autant parlé de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). La visite de sa secrétaire générale Louise Mushikiwabo, de passage la semaine dernière pour ouvrir le nouveau bureau de l’OIF à Québec, a ramené cette nébuleuse organisation diplomatique à l’avant-plan. Tout comme les révélations de La Presse sur la démission « mystérieuse » de sa numéro deux, la Canadienne Catherine Cano, en 2020.

Ces nouvelles coïncident étrangement avec la sortie, en France, d’une bande dessinée sur les mésaventures de Michaëlle Jean quand elle était à la tête de l’organisation. Un séjour de quatre ans (2015-2019) qui s’est plutôt mal terminé…

Le scénariste de ce « roman graphique », intitulé Éléments de langage, se nomme Bertin Leblanc. Cet ancien journaliste à Radio-Canada, devenu relationniste et qui vit aujourd’hui en France, a été pendant deux ans le porte-parole de Michaëlle Jean au sein de l’OIF. Il a vécu, de l’intérieur, toutes les controverses entourant le train de vie dépensier de l’ancienne gouverneure générale du Canada. Un véritable chemin de croix qu’il raconte ici avec humour, avec les images du dessinateur Paul Gros.

« J’avais en permanence l’impression d’être dans une bande dessinée, je pense que c’était la meilleure façon de raconter ce qui s’est passé », lance le « communicant », rencontré dans un chic café du 13arrondissement à Paris.

« Ce qui s’est passé », pour Bertin Leblanc, est l’histoire d’une immense injustice.

On y raconte comment les médias se sont acharnés sur la diplomate dans l’affaire des dépenses « somptuaires » de son appartement de fonction parisien (500 000 $ de rénovations, aux frais des contribuables). Puis comment cette dernière a perdu son poste de secrétaire générale de l’OIF au profit de l’ancienne ministre rwandaise des Affaires étrangères Louise Mushikiwabo, au terme d’un coup de force diplomatique orchestré par la France.

Pour Bertin Leblanc, il est évident que Michaëlle Jean a été la victime d’une cabale journalistique, imposée par le rouleau compresseur de Québecor, qui avait sorti le scoop des rénos. Mais il ne comprend pas que les autres médias du Québec aient sauté à pieds joints dans cette entreprise de démolition, sans chercher à nuancer ou à relativiser.

« Pour moi, c’est un mystère. Est-ce que ça a à voir avec le fait qu’elle était une femme ? Est-ce que ça aurait été le même traitement si ça avait été M. Bouchard ? En tout cas, le traitement médiatique de cette affaire a été très, très violent. Le Journal de Montréal l’a quand même traitée de cafard. C’était tellement disproportionné par rapport à la réalité ! »

— Bertin Leblanc, ancien journaliste et ancien porte-parole de Michaëlle Jean

Avec du recul, Bertin Leblanc persiste à croire que les dépenses « somptuaires » de Mme Jean n’avaient rien d’excessif. C’était un investissement, effectué dans une « logique diplomatique ». Malgré tous ses efforts, il n’a pas réussi, sur le coup, à renverser les perceptions.

« Ça montre la force de la concentration de la presse. Un groupe prenait une information et la diffusait sur toutes ses plateformes. Peu importe, après, ce qu’on essayait d’expliquer. C’était imprimé dans les esprits », dit-il.

En mener trop large

Le non-renouvellement du mandat de Michaëlle Jean à la tête de l’OIF est d’un autre ordre. Paris souhaitait une secrétaire générale africaine, Ottawa visait un siège non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU – et avait besoin du soutien de la France et des pays de l’OIF. Michaëlle Jean a apparemment été sacrifiée pour des intérêts politiques qui la dépassaient.

Mais pour Bertin Leblanc, il y a une autre raison. Selon lui, Mme Jean a été tassée parce qu’elle en menait trop large.

« C’est mon interprétation, dit-il. Mais elle intervenait dans beaucoup de choses. Elle avait une haute considération de sa fonction. Je pense que diplomatiquement, elle faisait trop de bruit. Elle prenait la parole sur plein de sujets. La pénalisation de l’homosexualité au Sénégal, l’arrestation de journalistes au Cameroun. Dans un sens, on n’avait pas l’habitude de cet activisme. »

C’est la première fois qu’un livre revient sur cette succession d’épisodes.

Bertin Leblanc admet qu’il avait besoin de sortir ces douloureux souvenirs de son système. Il ne cache pas en avoir gardé une certaine amertume. Et consent même à prendre une part du blâme, n’ayant pas réussi à éteindre l’incendie qui a consumé Mme Jean.

« J’étais son dircom [directeur des communications]. J’ai voulu jouer la transparence et ça nous a coûté très cher. »

Régler ses comptes

Ce beau gâchis lui a tout de même permis de raconter l’envers du décor diplomatique, et de régler ses comptes avec la meute journalistique, qui gagnerait selon lui à faire un examen de conscience. Un bel essai sur la realpolitik, livré par un « pro » qui a connu les trois côtés du miroir.

Et Michaëlle Jean ? Il jure qu’elle n’a rien à voir avec cette démarche « personnelle ». Tout au plus lui a-t-elle envoyé un petit courriel après avoir pris connaissance de la BD. « Elle a apprécié l’honnêteté et trouvé courageux qu’on interroge le travail de la presse et cette soi-disant franchise diplomatique. Mais elle était dubitative au départ. Il a fallu qu’elle se fasse à la caricature… »

Éléments de langage

Bertin Leblanc (scénario) et Paul Gros (dessins)

La Boîte à bulles

208 pages

Sortie au Québec en août

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.