Madame Louise a perdu son chien

Le message s’intitulait « Mon chien est mort ». C’était signé Louise Cousineau.

« Cher Yves, mon chien est mort il y a trois semaines et je m’ennuie. Connaissez-vous un petit chien orphelin ? »

Il fallait que mon ancienne collègue de La Presse soit bien désespérée pour faire appel à mes services. « Madame Louise » a été ma première boss, c’est elle qui m’a embauché dans sa brève carrière de cadre dans notre journal. Ce sont des choses qui ne s’oublient pas. 

« Mais Louise, je suis allergique et je n’ai aucun contact dans le milieu canin… »

Elle m’a dit qu’il y avait trois chiens à adopter sur le site de la SPCA.

« Ça ne me dérange pas qu’il ait mauvais caractère ni qu’il soit laid, il faut juste qu’il ne soit pas trop gros. Je marche avec une canne, je ne veux pas un courailleux qui va me renverser. »

« Les gens qui n’ont pas de chien ne comprennent pas. Perdre son chien, c’est perdre un être qu’on aime, qui partage notre vie. Ça laisse un vide incroyable. Je suis tellement triste. »

— Louise Cousineau, ex-journaliste de La Presse

C’est quand même en éclatant de rire à intervalles réguliers qu’elle m’a raconté les derniers jours de « Ti-chien ». Une bête qu’une inconnue est venue lui porter quelques jours après la mort de son chien précédent, « Mademoiselle Emma, qui était laide, mais tellement belle ». « Tout ce que je sais, c’est qu’il venait de Rigaud et qu’il avait vécu avec un autre chien sans jamais sortir. Tout ce qu’il avait au monde, c’était son nom. Quelle race ? Des races au pluriel… J’ai dit à cette inconnue : “C’est pas un chien volé, toujours ?” Ç’a l’air que non… »

Ces derniers temps, Ti-chien perdait la mémoire. « Ma mère a eu l’alzheimer, je sais reconnaître ça chez un chien. Il pouvait passer cinq minutes à sentir le même arbre. Revenir. Emma, c’était pareil. Elle qui détestait l’eau s’est mise à se baigner dans la rivière des Outaouais. »

C’était la fin. Ti-chien est mort dans la maison, caché dans un recoin de la bibliothèque. « Ils sont pas censés mourir chez vous… Emma était morte chez le vétérinaire, c’est lui qui s’était occupé de tout. Mais là, on fait quoi ? J’ai appelé le 311 [service aux citoyens de la Ville de Montréal]. J’ai dit : “Mon petit chien est mort.” Ils ont été tellement fins, tellement compatissants. D’abord, ils n’ont pas ri de moi [elle éclate de rire]. Bon, ils sont pas capables de ramasser mon recyclage comme du monde, mais quand mon chien est mort, ils avaient beaucoup de sympathie. Je l’ai mis dans une boîte. Ils sont venus le chercher. »

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Ce n’est pas si simple, trouver un chien. Même vieux. Même malcommode.

« Ça ne me dérange pas, les chiens qui ont mauvais caractère. Tu leur parles. Tu les flattes. Tu leur expliques… Benji, le chien de ma fille, pleurait tellement, la première nuit. J’ai jasé avec toute la nuit. La conversation a duré 20 ans. »

Plusieurs médias ont rapporté une hausse de la demande d’animaux de compagnie pendant la pandémie, comme si plus de gens voulaient « briser l’isolement ». Tant de gens sont seuls. Et plus seuls encore ces jours-ci… La démonstration est difficile à faire. La fermeture de plusieurs « usines à chiens » a provoqué une hausse de la demande chez les éleveurs établis, et les prix sont plus élevés que jamais.

À la SPCA de Montréal, on est incapable de dire s’il y a une plus grande demande, car la procédure a complètement changé depuis la pandémie.

« Avant, les gens venaient en personne porter un animal ou en chercher un. Maintenant, les gens viennent sur rendez-vous, m’explique Élise Desaulniers, directrice de la SPCA. On essaie de les convaincre de le donner à quelqu’un d’autre, ou on leur donne des conseils pour les aider à le garder. »

Résultat : une forte baisse des abandons d’animaux et une forte baisse du nombre d’adoptions aussi. Il y a eu 29 % moins d’adoptions de chats cette année qu’en 2019, et 38 % de moins de chiens adoptés que l’an dernier. Le cours du lapin adopté est stable, cependant.

« On veut être le dernier recours. C’est stressant pour un animal, ce processus. »

En moyenne, un chien reste 13 jours à la SPCA. Mais à la vitesse où ils disparaissent sur le site de l’organisme, qui accueille 15 000 animaux par année, on se demande si la moyenne n’est pas en train de baisser sérieusement.

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À part le deuil de son chien, Madame Louise va plutôt bien, elle qui est « dans les 80 ans », comme elle dit. Plus de cigarettes depuis longtemps, même plus de vapoteuse.

« Ça change pas grand-chose, mais tu te débarrasses. Mon docteur de CLSC, comme je l’appelle (il haït ben ça), était fier de moi. Il est beau comme un dieu grec, je lui ai dit qu’il ne devrait jamais porter de masque…

« Ce qui change la vie, c’est marcher avec une maudite canne. Tu deviens la victime potentielle de tous ceux qui n’en ont pas, qui se retournent trop vite, qui te rentrent dedans. »

Son médicament préféré demeure le gin tonic.

« Vous savez que c’est comme ça que les Anglais ont possédé le monde, en buvant de la quinine contre les maladies tropicales et en mettant du gin dedans pour améliorer le goût ? L’autre jour à la SAQ, il y avait un insignifiant de Français qui a failli m’empoisonner avec un gin québécois dans du jus de concombre. Je le sais ben, que c’est la mode, mais je m’en fous, moi, c’est encore le Beefeater. »

Elle m’a parlé de son « homme engagé », le « meilleur ramasseur de feuilles » de tous les temps. De sa petite voisine, qui promènera le chien qu’elle aura peut-être, l’hiver venu. De sa fille, qui roule des yeux devant son incompétence informatique. De son petit-fils, venu lui faire la cuisine pendant l’été, et de l’autre, qui joue du tuba. De la banque, où elle va encore en marchant avec sa canne payer ses comptes. Des écureuils dans le grand arbre derrière, qui ont mangé le couvercle de sa poubelle, et il paraît qu’il faut des poubelles en métal. De ce que l’ancienne chroniqueuse télé écoute : Ruptures, Toute la vie, District 31 « évidemment ». Sans oublier le classique Des chiffres et des lettres, qu’elle regarde religieusement.

« Les lettres, ça va, mais les chiffres, je n’ai jamais rien compris. J’avais des cours de statistiques en sociologie, je connaissais toutes les règles… mais je n’arrivais à rien. Eux, ils regardent les chiffres deux secondes et trouvent l’équation ! Le nombre de génies et de talents qu’il y a sur cette Terre, c’est extraordinaire. »

On a parlé de nos anciens boss. Elle est toujours aussi drôle. Toujours en train de passer de la malveillance crasse à l’adoration. Et de ce mal prépandémique, mais qui s’aggrave, la solitude, qu’elle n’a jamais vraiment connue, quand il y avait Ti-chien, avec qui se promener, avec qui jaser.

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