Notre choix

Le noyau dur

Liv Maria
Julia Kerninon
Annika Parance Éditeur
206 pages
4 étoiles

Julia Kerninon a un don. Celui d’aller creuser au plus profond d’un personnage tout en racontant sa vie, toutes ses vies, en 200 pages à peine. Après l’excellent Ma dévotion, l’autrice française propose ainsi dans Liv Maria un autre saisissant portrait de femme, qu’on lit pratiquement d’une traite, porté par le souffle d’une narration fluide, l’écriture précise à l’émotion contenue et la complexité d’une héroïne imparfaite et plus grande que nature.

Enfant unique née d’un père norvégien et d’une mère française, Liv Maria grandit tout en intériorité dans une île, entourée de parents aimants et d’oncles taiseux. Un évènement dramatique qui survient l’année de ses 17 ans poussera sa mère à l’envoyer étudier à Berlin, à l’été 1987. C’est à ce moment qu’elle fera une rencontre qui changera le cours de sa vie – disons plutôt qui aura une influence sur le reste de sa vie.

Il y a assez de punchs et de revirements qui viennent ponctuer Liv Maria pour prendre la peine de les taire ici. Même si là ne réside pas tout son intérêt, ils donnent du piquant à ce livre qui suit le parcours sinueux d’une femme à la fois en contrôle de son destin et victime des hasards de la vie. Le tout raconté d’une manière extrêmement concentrée et sans aucun temps mort. Julia Kerninon sait chaque fois comment se rendre à l’essentiel, raconter un pan de vie de plusieurs années en quelques pages, décrivant un lieu, une impression, un moment qui résume tout.

Que ce soit dans la description des premiers émois du plaisir sexuel ou des objets qui peuplent la vie quotidienne d’une jeune mère, il y a dans Liv Maria un souci du mot juste, une manière de mettre le doigt dessus très exactement, jamais tape-à-l’œil et pourtant puissante et évocatrice. C’est que tout est vu à la fois de l’intérieur et de l’extérieur, comme si la protagoniste s’observait elle-même, rendant encore plus prégnante cette dichotomie entre le monde secret des pensées et des souvenirs et ce que voient et perçoivent les autres, qui trompe même les personnes dont on est le plus proche.

« La nuit, quand Flynn lui faisait l’amour dans le silence du sommeil de leurs enfants, elle ne parvenait pas à se dégager de cette vision de son propre corps comme un territoire déchiré entre plusieurs nations, avec la cicatrice de son opération, les traces de feutres des petits sur ses doigts, les marques de brûlures de la cuisine. Et dans tout ça moi. »

Cette accumulation de vies en une seule, ces couches qui recouvrent le noyau dur de ce qu’est une personne, c’est ce que montre en filigrane ce livre passionnant et brillant qui est tout sauf mièvre, qui ose un personnage de femme aussi séduisant qu’abrupt et qui ne fait pas de concession au happy ending. Tellement réussi qu’on en redemande.

Secrets de familles

Quand un fils nous est donné
Donna Leon
Traduit de l’anglais par Gabriella Zimmermann
Calmann-Levy
324 pages
Trois étoiles

Le commissaire Brunetti, le personnage fétiche de Donna Leon, n’aime pas qu’on lui rappelle que son beau-père est l’un des hommes les plus riches de Venise. Il a toujours réussi à garder une saine distance entre son travail de policier et sa richissime et influente belle-famille.

Jusqu’au jour où le comte lui demande d’enquêter sur Gonzalo, un de ses bons amis qui s‘apprête à léguer toute sa fortune à un jeune homme qu’il souhaite adopter. Donna Leon insiste souvent, dans ses romans, sur le fait que Venise est une ville de secrets et de rumeurs. Cette enquête de Brunetti le confirme une fois de plus, car le commissaire découvre à propos de Gonzalo une vie complexe que même ses plus proches amis ignoraient.

Dans ce roman, on entre dans la vie des très riches Vénitiens et on découvre ce qui se passe de pas toujours glorieux dans leur opulent palazzo. Ce n’est pas l’enquête la plus palpitante de Brunetti, mais ces temps-ci, on prend tout ce qui peut nous aider à nous évader quelques heures. Et puis, on ne lit pas Donna Leon pour la complexité de ses enquêtes, mais bien pour voyager un peu dans les rues de Venise, entrer dans les cafés préférés de Brunetti où il sirote un espresso ou un verre de vin avec ses collègues. On lit Donna Leon pour les répliques spirituelles de Paola, la femme de Brunetti, et pour ses repas tous plus appétissants les uns que les autres. Bref, lire un roman de Donna Leon, c’est retrouver une atmosphère, des personnages et des lieux qu’on aime. Et ça fonctionne chaque fois.

— Nathalie Collard, La Presse

Désenchantées

Lola et les filles à vendre
Marisol Drouin
La Peuplade Poésie
112 pages
Trois étoiles

Dans ce recueil de poésie traversé par la fragmentation de l’écriture, écho à celui d’une identité qui ne sait pas se dire, Marisol Drouin (qui a déjà publié chez le même éditeur le roman Quai 31 et le récit Je ne sais pas penser ma mort) offre une charge brutale où les voix féminines tentent d’exister en dehors de ce à quoi – et à qui – on veut les soumettre. Recueil polyphonique, il nous amène à la rencontre des mondes de Rosie, de Katherine, d’Isabelle, de Sophie, de Lola, de D., qui semble être l’alter ego poétique de l’autrice. Chez chacune, un désir d’écrire doublé de l’impossibilité même du geste s’affirme comme le seul constat possible. L’élan créatif n’existe alors que dans le mouvement de ressac où il est entravé, encore et encore.

« Tellement j’aurais aimé ça / écrire autre chose / du texte fluide/comme quand on fait l’amour / avec quelqu’un d’il y a longtemps [...] / un texte sans mots / si léger / je l’écris / je pleure / tu le lis / tu pleures / on aurait été comme ça / liés. »

Le désir créatif s’amalgame ici au désir d’être aimé, de trouver dans l’autre cette équation et la validation de son existence. Mais devant l’échec constaté de cette quête désirée mais ridiculisée, le sexe et la pornographie se dressent comme des armes à brandir dans un monde désincarné et désenchanté, où l’institutionnel gagne sur l’émotionnel. Car la femme, qui pensait trouver dans la littérature son espace de liberté, en ressortira nécessairement humiliée, avertit l’autrice. « Rilke ne dit rien de tout ça / il ne parle pas à toi / il parle à son descendant / non toi c’est Nelly Arcan qui te parle / du bagne et des travaux forcés/d’histoires douloureuses / et de sexe animal. »

Les images lancées par ces « filles à vendre » peuvent être fortes et puissantes. Traversées par une colère sourde, elles se font souvent frondeuses et graphiques, parfois enfoncées en travers de la gorge, portées par un désir de transgression un peu trop évident. « On ne peut pas écrire autre chose / Une queue plantée dans la bouche. »

Lola et les filles à vendre est un recueil difficile à saisir, qui manque parfois de maîtrise et part un peu dans tous les sens. En adoptant une posture assez radicale, autant sur le fond que sur la forme (« je n’ai plus de règles / je les transgresse toutes », écrit-elle), il met le lecteur dans une position inconfortable, mais c’est aussi là une de ses forces. Malgré ses écueils, il est loin d’être dénué d’intérêt. Voilà une voix bien singulière qui n’a sans doute pas fini de (se) dire.

— Iris Gagnon-Paradis, La Presse

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.