Mourir, oui ou non ?

Depuis plus de sept ans, Dominique Leclerc nage dans le transhumanisme – ce mouvement voulant que le corps humain puisse s’améliorer grâce à la technologie, peut-être même au point de devenir immortel. Elle en était justement à plonger dans l’allongement radical de la vie quand son père est mort, en pleine pandémie…

Je lui propose qu’on se rejoigne sur Jitsi Meet, un site de visioconférence jugé plus sûr par les personnes qui s’intéressent à la technologie et ses abus sur la vie privée. Dominique apprécie mon effort. Seul problème : elle n’arrive pas à ouvrir sa caméra sur l’application. Trois essais plus tard, on finit par toutes les deux se voir. Je souligne que ça commence drôlement une entrevue au sujet des humains du futur qui seront supposément tout-puissants, grâce à la techno…

« Si tu savais ! J’ai assisté à plusieurs conférences sur l’idée de télécharger le cerveau humain et il y a toujours un projecteur qui flanche ou une présentation PowerPoint qui ne fonctionne pas », qu’elle me répond en riant.

Bref, le futur n’est peut-être pas pour demain.

Au moment où on se parle, Dominique est à quelques semaines de présenter sa toute nouvelle création, i/O, qui a pris l’affiche il y a quelques jours au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. En toute transparence, je vous avoue que j’ai adoré sa pièce précédente, Post humains.

Avec une approche documentaire, l’artiste nous entraînait dans les dédales du transhumanisme, ce courant qui veut « améliorer » l’humain grâce aux avancées de l’intelligence artificielle et de la biologie. Un univers que Dominique explorait d’une manière tout intime.

C’est qu’elle souffre de diabète de type 1. Elle dépend donc de sociétés pharmaceutiques, d’objets technologiques et d’insuline pour survivre. Est-ce que ça ne fait pas d’elle un cyborg ?

Je ne suis pas la seule à avoir été charmée par sa démarche, cela dit. En 2018, grâce à sa pièce, Dominique Leclerc a reçu une invitation à l’évènement TransVision, congrès annuel qui réunit les têtes pensantes du mouvement transhumaniste.

« À l’époque, je me disais : si on se dirige vers un monde technophile, aussi bien réfléchir à quel type de transhumanisme on veut adopter, m’explique-t-elle. J’ai donc entamé une série de rencontres pour créer à la fois un nouveau spectacle et un film documentaire. J’ai discuté avec des personnages importants à Silicon Valley. J’ai également assisté à une convention de gens qui ne veulent pas vieillir, à Las Vegas. Ça se déroulait dans un casino rempli d’individus blancs et riches qui s’injectaient des affaires et magasinaient des solutés. Bref, je commençais à comprendre qu’on est prêt à tout pour investir dans sa santé… Et puis, boum ! Tout s’est arrêté. »

D’un coup, la pandémie frappe.

Alors que bien des transhumanistes prétendaient que les technologies du futur seraient offertes à tous, on réalise que nous ne sommes pas égaux devant la maladie. Les personnes vulnérables sont mises de côté, les pays riches obtiennent plus de vaccins et le discours sur l’allongement de la vie devient ridicule, tandis que des aînés disparaissent injustement devant leurs proches impuissants.

« La pandémie a exacerbé les questions qui me préoccupaient, tout en rendant mon thème de travail complètement futile, résume Dominique Leclerc. On vit une urgence sanitaire, en plus d’une urgence climatique… Pourquoi chercher à allonger la vie ? La réponse est simple : parce que notre société est super narcissique. Que le sujet soit superficiel ou non, c’est là qu’on s’en va ! »

La créatrice a donc surmonté ses doutes, puis elle s’est replongée dans la médecine régénérative. Voyez-vous, l’un des grands combats politiques présentement menés par les transhumanistes est de faire reconnaître le vieillissement comme une maladie : « Ils auraient alors accès à plus de traitements pour ralentir le processus de vieillissement, me précise Dominique. Ça sonne absurde, mais en même temps… Si mon vieillissement fait que je ne peux plus travailler ou sortir, est-ce que ce n’est pas un handicap, d’une certaine manière ? »

Science-friction

Malheureusement, un évènement tragique est venu à nouveau brouiller les cartes de l’artiste.

Il y a 14 ans, le père de Dominique Leclerc a subi un accident de travail qui l’a laissé paraplégique. Durant l’isolement causé par la pandémie, une plaie de lit non traitée – par manque de ressources infirmières – s’est infectée. L’homme a été hospitalisé plusieurs mois, lors desquels on l’a tenu en vie.

Jusqu’à ce que la mort arrive.

« Au fond, mon père a connu un allongement radical de la vie, mais cette forme de soins-là, on ne la remet pas en question. Où est la limite entre la médecine et les recours privés que certaines personnes revendiquent pour vivre plus longtemps ? Jusqu’où on répare ? Qu’est-ce qui est acceptable ou non ? »

— Dominique Leclerc

Voilà pourquoi Dominique Leclerc qualifie sa pièce de « science-friction ». Dans i/O, le récit de la mort de son père vient se heurter aux discours que la comédienne a recueillis auprès de figures transhumanistes.

« On me dit qu’un jour, on va réimprimer les morts grâce aux mathématiques quantiques, m’explique-t-elle. On me propose de cryogéniser mon corps, on m’affirme que l’humain n’a pas besoin d’entamer une décroissance, puisqu’on pourra recréer la nature qu’on détruit… Mais pendant ce temps-là, sur le plancher des vaches, mon père n’a pas droit à des funérailles. Ma famille ne peut pas se réunir et en théorie, ma mère doit choisir lequel de ses deux enfants peut venir à la maison. À moins d’aller tous les trois chez Walmart ? Paraît que l’ambiance n’est pas si pire, au rayon des luminaires… »

Accepter notre finitude

Loin de tourner en ridicule les discours auxquels elle a eu accès, Dominique Leclerc se questionne honnêtement sur ce qui nous attend, sur le plan de la mort. D’ailleurs, notre conversation se termine dans un étonnant élan d’ouverture…

« Finalement, le spectacle, c’est un tricot entre le présent et des futurs hypothétiques, me dit-elle. En 1940, si on avait demandé aux gens s’il était possible d’aller sur la Lune, ils auraient répondu que non ! Qu’est-ce qui se peut réellement, dans un avenir proche ? Je ne le sais pas ! En ce moment, j’essaie juste d’habiter le trouble. Habiter ce monde qui n’a pas de sens.

– Et, dis-moi, peux-tu entrevoir ta finitude ?

– Oui. Dans la pièce, j’archive des objets désuets qui dressent un parallèle avec mon corps moins performant. C’est une façon de dire bye, je pense. J’assume que je vais partir, moi aussi… Mais on ne sait jamais ! On voit des avatars numériques naître pour incarner des personnes décédées. Reste que j’aimerais mieux que mon chum se fasse une autre blonde, qu’il ne passe son temps à jaser avec une copie de moi…

– Mais tellement ! Laissez-moi mourir en paix, svp.

– On dit ça, mais dans 20 ans, on aura peut-être bien toutes les deux changé d’idée…

– On se donne rendez-vous dans 20 ans, pour voir, Dominique ? 

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.