La Goddam Voie Lactée au FTA

Rose sang

C’est une féminité plurielle, contrastée, qui veut jouer une partition différente de celle censée la définir que donne à voir Mélanie Demers avec sa plus récente création, La Goddam Voie Lactée, présentée en première au FTA jeudi soir.

Après la compliquée Danse mutante – une chorégraphie « à relais » aux quatre coins du monde, où Mélanie Demers donnait son duo Cantique à trois autres chorégraphes pour qu’ils en créent une nouvelle itération –, la chorégraphe montréalaise revient à une proposition plus personnelle avec La Goddam Voie Lactée, et cela la sert bien.

Au fil de sa fructueuse carrière, Demers a su montrer son talent pour créer des compositions chorégraphiques dynamiques et foisonnantes, ancrées dans une certaine théâtralité, aux mécanismes finement travaillés, sachant toujours créer l’effet avec ses scénographies ingénieuses.

Elle ne délaisse pas totalement cette signature artistique, mais on sent qu’elle s’est laissé porter par une démarche plus instinctive et libre pour cette nouvelle création, qui réunit sur scène une distribution entièrement féminine.

Le contexte pandémique, qui a fait en sorte qu’elle a abandonné la création sur laquelle elle travaillait pour faire naître sur ses cendres La Goddam Voie Lactée, y est sans aucun doute pour quelque chose.

La condition humaine, les pulsions, les contradictions et les utopies qui animent l’homme ont toujours été au cœur du travail de la chorégraphe. Mais cette fois, elle tourne son œil lucide vers la femme, dans une enfilade de courts tableaux distancés – COVID-19 oblige – où évoluent Stacey Désilier, Brianna Lombardo, Chi Long et Léa Noblet Di Ziranaldi, accompagnées par la voix, la présence et la musique de Frannie Holder (Dear Criminals).

Cette féminité se déploie au diapason de ces temps sombres où nous vivons – on sent en filigrane l’influence de cette pandémie mondiale, oui, mais aussi des mouvements Black Lives Matter et de la vague de dénonciations de harcèlement et d’agressions sexuels. Demers s’applique, tout au long d’une enfilade de courts segments dansés, parlés ou vocalisés, à exposer les clichés et lieux communs liés à la femme, tout en les détournant habilement. Dans ce chemin où elle nous invite à la suivre, elle touche à la fois au dramatique, à l’humoristique, au grotesque et au poétique, pour une proposition éclatée mais solide, totalement assumée.

Faire une armure de ses miettes

Sur le grand plateau du Théâtre Rouge du Conservatoire, quatre tables, comme autant de planètes en orbite, plusieurs plantes vertes (on y a vu un clin d’œil à ce rôle décoratif auquel les femmes sont souvent réduites), des instruments de musique et accessoires divers. Armées de guitares électriques, les quatre femmes vêtues de combinaisons aux déclinaisons de rose font surgir une musique tonitruante, modulée par la voix toujours si magnifique et haut perchée de Holder, qui provoque immanquablement des frissons.

Un lutrin devant elles, chacune y va de sa partition préprogrammée, concert de voix et de souffles où s’entremêlent miaulements, piaillements, gémissements, halètements et lamentations. Un moment elles minaudent, l’air taquin, le suivant, elles se font animales, puis leurs interjections se teintent d’une violente souffrance et d’une détresse horrifiée. Elles font silence le temps de tourner une page, et recommencent, pleureuses qui remplissent le rôle qu’on a bien voulu leur donner.

Mais ces partitions aux airs que trop familiers ne sauraient suffire. Elles doivent être réactualisées, peut-être même annihilées. Désilier s’avance, secouée de tremblements, mime une série de gestes violents, évoquant à la fois le désespoir maternel, l’agression sexuelle, la douloureuse impuissance, puis la tension retombe et s’élève la voix cristalline de Léa Noblet Di Ziranaldi, qui nous a impressionnée avec ses multiples talents – de danseuse, d’actrice, de chanteuse.

Sa chanson parle d’un corps brisé en miettes, miettes ensuite transformées en armure, une image puissante, qui résume bien le propos de cette pièce portée par des interprètes franchement époustouflantes, qui construisent avec résilience leur fougueuse révolution aux teintes de rose. Un rose éclatant, sanglant, qui est tout sauf mièvre.

Au tour ensuite de Chi Long, qui se plante au-devant de la scène avec son lutrin. Royale, elle y va d’un discours qui prend des airs de manifeste, où le féminin se conjugue tant avec « chienne » qu’avec « déesse », où le sang devient maquillage, et où la femme est à la fois biche pensive et louve. Armée d’un bâton de baseball, Léa Noblet Di Ziranaldi harangue une plante verte, se drape de masculinité toxique avant de se transformer en courtisane aux bonnes manières étudiées. Un instant, les quatre interprètes laissent le mouvement s’exprimer entièrement et librement, en révolution au centre de la scène, magistrales planètes en orbite, dans un tableau éthéré, d’une grande beauté.

En fin de compte, ce féminin que Demers expose, il ne se laisse pas contenir dans une boîte ni définir par une partition qu’on a voulu lui accoler de force. La femme est, simplement, plurielle et fièrement inachevée, cousue de contrastes éclatants qu’elle embrasse à bras le corps, un séchoir à cheveux dans une main, une perceuse dans l’autre. Elle se dresse, souveraine et puissante, et lance son cri de guerrière, qui résonne jusqu’aux confins de la Voie lactée.

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