Le 4 octobre

Lundi, entre 11 h et midi. Les adultes sont au travail. Les enfants, à l’école. Tout est normal. Robert, lui, est à la retraite. Il a passé le week-end en voyage de pêche. De retour chez lui, il veut mettre la photo du beau gros poisson qu’il a pris sur sa page Facebook. Que les boys voient ça ! Clic sur Facebook. Pas de Facebook ! Comment ça ? Ça doit être encore le Wi-Fi. Maudit Wi-Fi ! Ben non, il a du Wi-Fi. Ça doit être son navigateur. Il ferme son navigateur. Il ouvre son navigateur. Retourne sur Facebook. Pas de Facebook ! Mais qu’est-ce qui se passe ? Pas de panique. Quand on est mal pris et qu’on a besoin de savoir quelque chose, ce n’est pas compliqué, il suffit de le demander à ses amis… Face… Booooooouh ! Il n’a plus d’amis Facebook. Robert ne se sent pas bien.

Au même moment, Alice sort de son cours de chimie. Gazée. Elle prend son téléphone. Un petit tour sur Instagram va la rafraîchir. Instagram ne se rafraîchit pas. Ben là ! Pas moyen de voir les photos de ceux qui s’amusent, aujourd’hui. Ça doit être son téléphone. Elle redémarre son téléphone. C’est loooong ! C’est ça quand on a le vieil iPhone 8 de sa mère. Il lui faut l’iPhone 13 pour Noël. OK, on retourne sur Insta. Pas d’Insta ! Ça se peut pas ! Vite, elle texte Océane :

« Tu sais pas quoi !? I’ve got no Instagram !

— Moi non plus !

— Oh my god ! [émoticône de bouche grande ouverte qui se peut pus]

— OMG !!!!!!!! [émoticône de bouche encore plus grande ouverte qui se peut encore moins] »

Une par une. Des millions et des millions de personnes, partout sur la planète, sont atteintes. C’est le Facebook virus. Passeport vaccinal ou pas, tout le monde frappe un mur.

En quelques minutes, il faut se rendre à l’évidence : Facebook, Instagram, WhatsApp et Messenger ont disparu. Back en 2003. Ce sont donc les bons vieux médias de l’ancien temps qui nous apprennent la nouvelle : les réseaux sociaux sont en panne !

Une heure… Une heure et demie… Deux heures… Tous les accros ne cessent de retourner voir qu’il n’y a rien à voir.

Nous sommes le 4 octobre, mais on se croirait le 11 septembre, tellement la Terre entière vit le même évènement. Où étiez-vous le 4 octobre quand l’empire du selfie s’est écroulé ?

Mais contrairement au 11 septembre, plus le temps passe, plus on constate l’état des dégâts, et moins on trouve ça grave.

Ça devient même une blague. Qui fait rire les oiseaux sur Twitter. Le seul réseau social d’envergure toujours debout.

Il y a de la vie sans Facebook. Robert s’en va chez son chum Léon, lui montrer son poisson. Il y a de la vie sans Instagram. Alice s’en va chez son amie Océane regarder Squid Game. Bon, c’est sûr, elles ne pourront mettre une photo d’elles sur Instagram en train de regarder Squid Game. Mais ça va être chill quand même.

Les seuls qui ne prennent pas ça à la légère, ce sont les complotistes. Ils ont tout compris. On veut les isoler. Le vaccin nous inocule la 5G et Facebook directement dans les veines. Alors plus besoin de Facebook sur l’internet. C’est logique. Leur problème, c’est qu’ils n’ont pas accès à Facebook pour se pomper entre eux. L’attente est intenable. Certains songent même à se faire vacciner.

Sept heures. La panne a duré sept heures. Le temps d’ébranler Wall Street. Le temps de faire perdre 7,4 milliards de dollars à Mark Zuckerberg. Ne vous en faites pas pour lui, il lui en reste 116,8. Ça va bien aller. Le temps surtout de se rendre compte que la réalité dépasse la virtualité.

Normalement, quand quelque chose nous manque, on mesure à quel point c’est important pour nous. Lundi, c’est le contraire qui s’est produit. Quelque chose nous a manqué et on s’est aperçu que ce n’était pas si essentiel que ça. Une panne d’électricité est pas mal plus embêtante.

Facebook, ce n’est qu’une page. Une page amusante, une page distrayante, une page émouvante. Une page qui permet de se montrer, de s’exprimer, d’exister, de se rassembler, de s’aimer et trop souvent de se détester. Mais ça reste une simple page. Quand elle disparaît, nos désirs, nos souvenirs, nos opinions ne disparaissent pas. Ils sont en nous. Il y a plein d’autres façons de les animer.

Finalement, le 4 octobre, ce ne fut pas une catastrophe, ce fut un moment de grâce. Qu’on devrait répéter à l’Action de grâce. Passer la journée loin des réseaux. Passer la journée avec ceux qui sont là. Sans leur faire subir nos absences pour aller voir ce qui se passe sur Insta. Prioriser les liens plutôt que les fils.

OK, le soir, vous pourrez la poster, la photo de votre belle grosse dinde, mais attendez que le soleil soit couché. Attendez que ce soit l’heure de sortir la page. De raconter. Mais avant ça, vivez. Sans vous arrêter.

Joyeuse Action de grâce ! Soyez dans l’action, de grâce !

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