Lucky Luke chez les Afro-Américains

Voilà près de 75 ans que Lucky Luke tire plus vite que son ombre aux quatre coins du Far West. Pourtant, malgré son importance historique dans l’histoire américaine, la communauté noire était quasi inexistante dans la série créée en 1946 par Morris et Goscinny. Les bédéistes Achdé et Jul ont décidé de changer la donne avec leur plus récent album : Un cow-boy dans le coton. Discussions avec les auteurs et avis de deux spécialistes en histoire.

Lorsqu’il a repris le flambeau pour écrire les nouvelles aventures de Lucky Luke avec Achdé, Julien Berjeault, alias Jul, a été le premier étonné de l’absence des Noirs dans l’œuvre phare de Morris, malgré les quelque 80 albums publiés jusqu’ici. « J’ai vite réalisé qu’il y avait deux thèmes qui étaient incroyablement absents : sauf en de rares occasions, il n’y avait aucun juif et aucun Noir dans Lucky Luke. Ça m’a frappé. C’est énorme vu l’importance de ces deux communautés dans l’histoire du continent américain. »

Les juifs américains ont pris la place qui leur revenait dans le premier album de Lucky Luke que Jul a scénarisé, Terre promise, paru en 2016. Restait à trouver une idée pour faire entrer par la grande porte les Afro-Américains dans la célèbre série. Lucky Luke n’ayant presque jamais visité les États du Sud dans sa longue carrière de cow-boy solitaire, Jul a décidé de planter l’album en 1870 (cinq ans après l’abolition de l’esclavage), dans les bayous et les plantations de la Louisiane.

Dès le début du récit, Lucky Luke reçoit un cadeau empoisonné lorsqu’il hérite d’une plantation de coton dans le Sud. Il souhaite céder les terres aux ouvriers, mais son ami (et marshal adjoint) Bass Reeves le prévient : là-bas, rien ne se passe comme prévu, surtout que les cicatrices de la guerre de Sécession sont toujours fraîches. Étant lui-même Noir, il en sait quelque chose…

Sur place, Lucky Luke découvrira rapidement qu’entre la méfiance des ouvriers et les velléités de ses voisins suprémacistes blancs, il nage dans une véritable mare aux alligators.

« Cet album a été l’occasion de questionner le canevas classique de la série : il y a un problème, Lucky Luke arrive sur place, règle le problème et repart vers le soleil couchant. Ç’aurait été malhonnête de faire ça ; Lucky Luke ne peut pas régler le racisme. Il n’y a pas de happy end possible ici quand on voit ce qui se passe aux États-Unis actuellement. J’ai donc décidé d’inverser le canevas. »

— Jul, scénariste

« C’est Lucky Luke qui a un problème et les personnages qui vont l’aider sont ceux qu’on attendait peut-être le moins… », raconte Jul.

En invoquant Bass Reeves dans leur récit, Jul et Achdé ont fait sortir de l’ombre un personnage méconnu de la conquête de l’Ouest. Car l’homme a véritablement existé. « Sa vie est un roman, lance le dessinateur Achdé. Il a été esclave, s’est enfui pour aller vivre chez les Cherokees et les Seminoles, a eu sept enfants en plus d’être nommé marshal adjoint par un juge fédéral. Ses exploits sont mythiques ! » En plus, ajoute Jul, il a une vraie dégaine cinématographique…

Si cet authentique héros de l’Ouest figure aux côtés de Lucky Luke en couverture, ses apparitions au fil des cases sont moins nombreuses qu’on pourrait le croire. Les Dalton (qui d’autre ?) sont beaucoup plus présents. C’est d’ailleurs par eux que naissent la grande majorité des gags émaillant Un cow-boy dans le coton.

« Les Dalton ne comprennent rien de ce qui se passe : ils prennent les Cajuns pour des Mexicains, les membres du Ku Klux Klan pour des Amérindiens… Ils sont à côté de la plaque du début à la fin. Ils sont comme nous tous, avec nos préjugés et notre ignorance de certains faits… », dit Jul.

Équilibre entre rire et tragédie

Tant Achdé que Jul tiennent à le rappeler : Lucky Luke est d’abord et avant tout une série d’action, destinée à la jeunesse, où le rire doit occuper une grande place. Or, comment faire rire avec, en trame de fond, les tragédies que sont l’esclavage et la ségrégation ? Comment rester fidèle à l’histoire avec un grand H sans montrer graphiquement à des enfants les lynchages, les pendaisons, la torture ?

« C’est une dentelle particulière qu’il a fallu créer pour faire une comédie à partir d’un sujet qui est un crime contre l’humanité, estime Jul. J’ai mis quatre ans de travail dans cet album. J’ai lu de grands auteurs noirs de l’époque, des ouvrages plus récents qui réfléchissent à la place des Noirs dans la culture populaire ainsi que des biographies des grands activistes noirs des années 1950, 1960 et 1970. J’ai aussi interrogé des universitaires français et des militants pour savoir comment toutes ces questions sont ressenties aujourd’hui. »

« De tous les albums que j’ai faits, c’est celui qui a demandé le plus de travail et le plus d’imagination ; c’est celui qui a causé le plus de douleurs à l’accouchement. Mais c’est aussi celui dont je suis le plus fier. »

— Jul, scénariste

« J’aurais pu faire un album un peu neutre de Lucky Luke, j’aurais pu esquiver le problème. Mais je me suis dit que j’avais une responsabilité. Surtout que Lucky Luke est un personnage transgénérationnel, lu par toutes les classes sociales et les communautés. Il peut apporter un éclairage très humain sur des sujets comme ceux abordés ici. »

« On n’est pas là pour donner de leçon ni pondre une thèse historique, ajoute Achdé. D’ailleurs, tout ne peut pas rentrer dans un album de 44 pages. Comme disait Goscinny, on traite de sujets sérieux, mais pas sérieusement. »

Des corps, des visages, des mots

Pour le dessinateur, le défi était de représenter les personnages afro-américains en respectant à la fois l’ADN de la série et ceux qu’il représentait. « Dans Lucky Luke, tous les personnages sont caricaturés. Il y a des visages différents, des beaux et des laids, autant chez les Blancs que chez les Noirs. L’important était de ne pas faire de stéréotypes, comme il y a 50 ans, avec ces personnages de race noire qui avaient de grosses lèvres rouges et de grands yeux blancs. Ces images sont insupportables ! »

Il ne pouvait pas non plus s’inspirer d’En remontant le Mississippi, seul album de Lucky Luke où Morris et Goscinny ont mis en scène des Afro-Américains, qui étaient pour la plupart des travailleurs sur le bateau à vapeur sur lequel Lucky Luke avait pris place. « Ces personnages n’ont aucune incidence sur le déroulement de l’action ; ils font seulement partie du décor », dit Achdé. À sa sortie en 1961, l’album est d’ailleurs interdit aux États-Unis.

Jul affirme aussi s’être interrogé sur le vocabulaire qu’il devait ou non employer. Ainsi, il a décidé de mettre le mot qui commence par N dans la bouche d’un Blanc, furieux qu’un enfant noir ne lui ait pas cédé le passage. « C’est comme ça que les Blancs parlaient à l’époque et c’est important pour moi de le dire. Ça ne sert à rien de se cacher. Je sais bien qu’aux États-Unis, ce mot serait supprimé, mais en France, on n’a pas cette pudibonderie. » Avec le débat qui a divisé l’opinion publique fin octobre au Québec, le mot fera sans doute sursauter les lecteurs d’ici.

« Ma vision a complètement changé lors du processus de création de cet album, poursuit Jul. J’ai découvert qu’à l’époque de la conquête de l’Ouest, un cow-boy sur quatre était Noir et la majorité des autres étaient hispaniques. Ça change d’Hollywood, où les Noirs sont invisibles dans les westerns… »

Comme ils le sont encore beaucoup dans la bande dessinée franco-belge classique, diront certains. « C’est vrai, pour toutes sortes de raisons », admet Jul.

« Dans Lucky Luke, par exemple, on n’abordait pas historiquement de sujets polémiques. Un album comme le nôtre ne serait jamais passé à l’époque de Morris et Goscinny. La censure aurait jugé qu’il n’était pas destiné aux enfants. »

— Jul, scénariste

« Encore aujourd’hui, les Noirs sont peu représentés dans la culture populaire en général. Il y a une espèce d’automatisme à mettre en scène des personnages blancs. Il faut s’interroger sur cet automatisme. Par exemple, ma série Silex and the City se passe à la préhistoire. Je pourrais très bien y inclure des personnages noirs, mais je ne m’étais jamais posé la question auparavant. »

Verra-t-on ainsi une plus grande représentativité de la communauté noire dans les prochaines aventures de Lucky Luke, sur lesquelles Jul a déjà commencé à plancher ? « Ça me semblerait tout à fait évident que parmi les personnages évoluant dans ce fameux Far West, l’on trouve désormais des personnages noirs, puisque c’était de fait une réalité de l’époque. Cette découverte historique, si Goscinny et Morris l’avaient faite avant, je suis certain que cela serait devenu tout à fait naturel. »

L’avis des spécialistes

Le spécialiste en BD

Sylvain Lemay, professeur titulaire en bande dessinée à l’Université du Québec en Outaouais

« C’est un excellent album. J’ai beaucoup aimé le scénario, le rythme. Il y a beaucoup d’action, de jeux de mots pour un album de 44 pages. Et Jul a trouvé un nouveau moyen d’évasion pour les Dalton. Après 80 albums, ce n’est pas rien ! L’arrivée d’un personnage central noir tombe à point, avec les débats actuels, tant ici qu’aux États-Unis. Dans la BD franco-belge classique, on n’a pas vu souvent des personnages positifs noirs occuper le premier plan. Il faut savoir que la bande dessinée s’est beaucoup construite sur des clichés. Je pense notamment à la représentation graphique des Noirs, avec les lèvres très accentuées. C’est bien qu’une série grand public vienne corriger certaines perceptions. Il y a tout de même des réalités très dures de l’histoire des Noirs qui ne sont pas montrées ici, il faut le dire. »

Le spécialiste en histoire de l’esclavage au Québec

Webster, artiste hip-hop et conférencier 

« En général, c’est un album intéressant, il y a des clins d’œil qui m’ont bien fait rire, mais j’ai eu l’impression que les auteurs ont voulu tout rentrer d’un seul coup : l’histoire des Noirs, l’esclavage, Martin Luther King, Oprah, Obama. Ça encombre un peu le récit et, surtout, ça peut laisser croire que les auteurs voulaient régler toute la question noire. Comme s’ils n’allaient plus jamais en parler. Comme s’ils cochaient une case sur une liste. Quant à Bass Reeves, on le voit peu. Ce n’est pas une aventure conjointe entre Lucky Luke et lui. En ce qui concerne l’utilisation du mot qui commence en N, ils auraient pu l’éviter, puisque ce livre s’adresse à des enfants. Je ne suis pas toujours partie prenante de l’enlever, mais ici, il ne faudrait pas que les enfants normalisent ce vocabulaire. Au pire, les auteurs auraient pu mettre un astérisque pour expliquer le cadre historique et insister sur le fait qu’il s’agit d’une insulte. » 

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