Grande entrevue Jarmo Kekäläinen

« Il n’y a pas de trophée de mi-saison dans cette ligue... »

Jarmo Kekäläinen dit n’avoir jamais douté.

Tous les spécialistes prédisaient une saison de misère aux Blue Jackets de Columbus, à la suite du départ de Sergei Bobrovsky, Artemi Panarin, Matt Duchene et Ryan Dzingel l’été dernier. Certains reprochaient à Kekäläinen d’avoir fait le pari insensé de ne pas échanger ces éventuels joueurs autonomes sans compensation quitte à les perdre sans rien obtenir en retour, mais Columbus surprend cet hiver.

Les Blue Jackets, adversaires du Canadien dimanche après-midi au Centre Bell, occupent le sixième rang dans l’Association de l’Est, à un seul point des Islanders de New York et du troisième rang de leur division. Ils offrent même un rendement supérieur à celui de l’an dernier !

Ils présentent une fiche de 27-16-9 pour 63 points après 52 matchs. Leur fiche s’établissait à 28-20-3 pour 59 points après le même nombre de rencontres, l’an dernier.

« Il n’y a pas de trophée de mi-saison dans cette ligue... », répond le directeur général des Blue Jackets au bout du fil quand on lui rappelle les succès surprenants de son club.

On comprend sa prudence. Les Blue Jackets ont seulement un point d’avance sur les Maple Leafs de Toronto, dernier club exclu des séries, et deux points sur les Flyers. N’empêche. Début décembre, Columbus traînait loin au fond du classement, à 11 points de la dernière place donnant accès aux séries. Mais une séquence phénoménale de 15-2-6 depuis le 9 décembre les a remis dans la course.

À Columbus, Jarmo Kekäläinen est considéré comme un homme de hockey discret. La flamboyance ? À d’autres. Le premier DG européen de l’histoire de la LNH n’est ni hautain ni distant. Seulement humble et réservé, comme la majorité des Finlandais. Mais il demeure d’une grande disponibilité lorsqu’on l’aborde pour une interview.

« Je le dis franchement, je ne suis pas surpris [par nos succès actuels]. »

— Jarmo Kekäläinen

« Les gens font tout un plat de tous ces joueurs qui nous ont quittés, mais dans les faits, si on se reporte à notre formation à pareille date l’an dernier, nous avons perdu Bobrovsky et Panarin. Nous avons remplacé Bobrovsky par deux jeunes gardiens de talent. Personne ne va remplacer Panarin, c’est l’un des meilleurs joueurs de la ligue, mais le hockey est un grand sport collectif. Je ne dis pas que c’est une bonne chose d’avoir perdu Panarin, mais ça a ouvert la porte à d’autres joueurs et à une manière différente de jouer. »

Notre homme n’a jamais songé un seul instant à échanger Bobrovsky et Panarin à la date limite des transactions, même s’il allait les perdre à compter du 1er juillet. Jamais. « Nous étions toujours dans la course pour une place en séries. Il n’était pas question d’échanger tant que n’étions pas mathématiquement exclus des éliminatoires. En plus, Bobrovsky avait une clause de non-échange, et malgré tout ce qui a été dit publiquement, il n’y avait pas moyen de l’échanger ; ce n’était pas une option pour nous. Panarin, nous voulions le garder le plus longtemps possible pour tenter de gagner. Nous voulions donner une chance au groupe de gagner et c’est pourquoi nous avons acquis [Duchene et Dzingel]. »

Malgré les départs de tous ces joueurs l’été dernier, Kekäläinen pouvait se permettre d’être optimiste en raison de sa défense. Il compte probablement sur le meilleur premier duo de défenseurs de la LNH avec Zach Werenski et Seth Jones. David Savard complète le top 3. Quand Ryan Murray, deuxième choix au total en 2012, est blessé, Vladislav Gavrikov le remplace admirablement bien. Seuls les Stars de Dallas ont une meilleure moyenne de buts accordés par match.

« Nous ne donnons pas beaucoup de chances de compter de qualité. Nous ne comptions pas beaucoup en début de saison et nous n’avions pas les résultats voulus, mais nous étions compétitifs à chaque match. Nous avons continué à bien jouer défensivement, nos gardiens ont connu du succès et nous avons commencé à marquer plus régulièrement en décembre. »

Pierre-Luc Dubois est le meilleur compteur de l’équipe avec 39 points. Cela lui confère le 70e rang dans la LNH à ce chapitre. Le deuxième compteur, Gustav Nyquist, a seulement 33 points. Quatre joueurs du Canadien ont plus de points que Nyquist, mais Montréal ne connaît pas plus de succès pour autant. « Nous jouons bien collectivement au lieu de nous fier à un ou deux joueurs », dit Kekäläinen.

Les Blue Jackets ne seraient pas en aussi bonne position s’ils n’avaient pas repêché le Québécois Pierre-Luc Dubois au troisième rang en 2016. La majorité des experts étaient pourtant convaincus de voir Jesse Puljujärvi, compatriote de Kekäläinen et de son directeur du recrutement Ville Sirén, et époustouflant au Championnat mondial junior quelques mois plus tôt, aboutir à Columbus.

« Les opinions populaires ne correspondent pas toujours à celles des hommes de hockey sur le terrain. Il n’y a jamais eu de doute sur notre choix au troisième rang. Le plus amusant, c’est que nous n’avons même pas célébré lorsque nous avons remporté le troisième lot qui nous permettait de passer du quatrième au troisième rang ; nous savions que notre joueur aurait été disponible au quatrième rang. »

Repêché au quatrième rang après Dubois, Puljujärvi n’est pas dans la LNH cet hiver. Après quelques saisons difficiles, il est rentré en Finlande en attendant de voir les Oilers l’échanger. Columbus n’avait pas nécessairement une dent contre lui. « Nous connaissions le joueur un peu plus en raison de la langue, mais je ne veux pas parler de lui parce qu’il appartient à une autre organisation. Mais honnêtement, nous nous sommes fiés à notre liste. Il n’y avait pas de zone grise. Il n’y a même pas eu de discussion. Dubois était notre homme. Ce n’était même pas serré. Nous l’avons suivi toute l’année. »

Sirén, le complice de Kekäläinen à Columbus, est un ami de longue date. Les deux hommes ont joué ensemble à Tampere, en Liiga finlandaise, au milieu des années 80 et se sont croisés à quelques reprises dans la LNH.

Après sa retraite, en 1995, Kekäläinen a reçu une offre pour devenir recruteur à temps partiel pour les Sénateurs d’Ottawa. Le directeur général adjoint des Sénateurs à l’époque, Ray Shero, lui offrait 3000 $ pour la saison. Quelques jours plus tard, Kekäläinen l’a rappelé pour lui donner sa réponse. Avant que Kekäläinen ne puisse parler, Shero lui a indiqué qu’il n’avait pas de budget supplémentaire. Or, le Finlandais ne l’appelait pas pour négocier son salaire.

« Je ne voulais pas plus d’argent. Ville voulait faire du recrutement lui aussi et je demandais à Ray si nous pouvions diviser la somme en deux et travailler ensemble. » Ainsi a commencé une longue collaboration…

« Ville Sirén est très important pour les Blue Jackets. Comme les autres membres de notre personnel. Il ne peut pas être efficace s’il n’est pas bien entouré. J’ai fait son travail pendant plusieurs années. Si on n’est pas bien entouré, on va voir les mauvais joueurs aux mauvais endroits. On perd un temps précieux. »

Quelques mois après son arrivée à Columbus, en février 2013, Kekäläinen, aujourd’hui âgé de 53 ans, a tenté le grand coup : il a échangé Derick Brassard et John Moore aux Rangers contre Marian Gaborik. La transaction n’a pas été un succès. Un an plus tard, il passait aux Kings de Los Angeles en échange de Matt Frattin et de choix de deuxième et troisième tours. Il reste un seul élément de cet échange, mais pas le moindre, le gardien Elvis Merzlikins, repêché au troisième tour grâce à l’un de ces choix.

Merzlikins, 25 ans, a brillé à sa première saison en Amérique du Nord avec une fiche de 9-6-4, une moyenne de 2,39 et un taux d’arrêts de ,926. Il avait pourtant connu un début de saison catastrophique.

« Il y avait beaucoup de points d’interrogation au sujet de nos gardiens. Joonas Korpisalo a attendu patiemment sa chance. Il a eu l’occasion de jouer quand Bobrovsky était blessé, et nous l’avons évalué à ce moment-là. Il était bon quand il jouait une dizaine de matchs de suite, mais pas très efficace s’il jouait une fois toutes les deux semaines. Jouer le rôle d’auxiliaire est l’un des boulots les plus durs du hockey. Puis, quand Joonas s’est blessé, Elvis a eu sa chance. Il n’a pas eu de bons moments quand il jouait toutes les deux semaines, lui non plus.

« Nous savions pourtant ce que nous avions en Elvis, poursuit Kekäläinen. Il l’a montré contre des joueurs de la LNH au Championnat du monde. Ce n’est pas la Ligue nationale, mais il affrontait des tirs de la LNH. Il a été incroyable au Championnat du monde avec la Lettonie, qui n’était pas une puissance. Il dominait aussi dans la Ligue nationale suisse, l’une des meilleures ligues d’Europe. On ne sait jamais si un gardien européen saura s’adapter au jeu nord-américain, mais il l’a fait. »

Le pari de Kekäläinen l’an dernier a toutefois coûté cher. Columbus n’a pas repêché durant les trois premiers tours l’an dernier. « Nous savions que nous avions de la profondeur et c’était le prix à payer pour tenter de gagner l’an dernier. Nous avons accepté ce prix. Mais nous avons réussi à dénicher de bons joueurs malgré tout à ce repêchage. Dmitri Voronkov, repêché au quatrième tour, a obtenu un poste avec l’équipe nationale junior russe et il a offert de bonnes performances au Championnat du monde, il est incroyable. Nous avons de grandes attentes envers lui. »

Kekäläinen rêve à une première Coupe Stanley. Une part du succès des Blues de St. Louis lui revient cependant. C’est lui qui a repêché Vladimir Tarasenko, Jaden Schwartz, Alex Pietrangelo, Jake Allen et David Perron lorsqu’il était recruteur pour cette équipe.

Jarmo Kekäläinen sur le développement des jeunes joueurs

« Tout dépend du joueur. C’est du cas par cas. Physiquement, c’est difficile. Jouer contre des hommes qui sont parmi l’élite, c’est difficile à 18 ou 19 ans. Même à 20 ans. Sur le plan psychologique, c’est encore plus difficile. Les équipes connaissent leurs propres joueurs. Elles prennent leurs décisions en conséquence. Nous voulons nous assurer que nos jeunes joueurs sont prêts. C’est pourquoi nous avons renvoyé Dubois dans les rangs juniors à sa première année. Il était prêt physiquement, c’était déjà un gros ours, à 215 livres, mais il avait besoin de gagner en maturité. Chaque situation est différente. Prenez Saku Koivu. Il n’était pas prêt à 19, 20 ans, mais il a connu une grande carrière. Je ne peux commenter le cas [de Jesperi Kotkaniemi], mais il va devenir un bon joueur. »

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