Reportages touristiques d’antan

L’Inde fabuleuse

Il faudra encore patienter un peu avant de pouvoir s’envoler vers des destinations éloignées. En attendant, pourquoi ne pas explorer les archives de La Presse et lire des reportages touristiques d’une autre époque ? Certains ont assez bien vieilli, d’autres moins. Au cours des prochaines semaines, nous présenterons de petites trouvailles qui nous permettent de voir le monde à travers les yeux des voyageurs de l’époque.

Renaude Lapointe était une pionnière dans le monde du journalisme et de la politique. Après son passage à La Presse, elle a été nommée sénatrice à Ottawa et a servi comme présidente du Sénat pendant cinq ans. C’était la première femme francophone à occuper ce poste.

En 1965, elle était déjà une journaliste d’expérience, mais loin d’être blasée, comme en témoignent les premiers paragraphes de son reportage sur l’Inde.

De l’Inde, ce fantastique univers de beauté, je n’ai vu qu’un minuscule triangle au nord, Delhi, Agra et Jaipur. Si j’ai aujourd’hui l’imprudence de parler d’un tel pays, c’est que ce triangle imprimé sur mon cœur y fait battre un désir fou. Celui de me perdre un jour dans son énormité temporelle et spatiale et d’en parcourir humblement les villes et les villages au pas du pèlerin, comme l’ont fait certains de mes amis privilégiés.

Fascinée, retenue par l’anachronisme des choses, attirée, séduite par les mille aspects de cette vie qui pour nous demeure impensable, je n’ai pu malheureusement que poser mes lèvres au bord de la coupe. Et c’est pourquoi, en ce moment, je souffre de ne faire tourner qu’un carrousel d’images et de sensations fixées au petit bonheur par une mémoire capricieuse et qui reviennent à la surface des souvenirs : la sauterelle sur l’épaule du douanier, l’odeur d’un collier de jasmin, l’incroyable spaghetti rose du Rambagh Palace, l’œil mort d’une enfant présentant sa sébile, le reflet glauque d’une aigue-marine parmi les affolantes rutilances des améthystes, des saphirs, des topazes et des rubis.

En 1965, New Delhi était encore une jeune ville puisqu’elle avait été inaugurée en 1931, à proximité d’une ville beaucoup plus ancienne. De toute évidence, la nouvelle capitale a plu à la journaliste.

Oh vieille Delhi, je m’accuse de t’avoir négligée au profit de ta sœur plus riche et plus belle. Je m’accuse d’avoir tenu trop fidèlement la main d’un guide plus fier des nouveaux accomplissements de sa capitale, de sa cité parlementaire somptueuse, de son élégant quartier diplomatique, de ses hôtels climatisés et de ses ronds-points fleuris que du grouillement millénaire d’un peuple beau ou laid, répugnant ou sublime qui encombre les rues de la vieille ville, ses bazars et ses temples, et qui porte sans larmes ses morts au bûcher.

La journaliste poursuit son voyage à Agra. Elle avait longtemps rêvé du Taj Mahal et craignait d’être déçue. De toute évidence, ça n’a pas été le cas.

Agra ! Il est rare qu’un adulte, réalisant un de ses rêves d’enfant, n’éprouve pas une certaine déception devant l’objet qu’il a si longtemps convoité. Le Taj Mahal est une de ces réalités surnaturelles qui sont plus belles que le rêve. Le long de la pièce d’eau qui lui sert de miroir, nous avançons avec respect, un sanglot d’émotion dans la gorge à la rencontre de ce monument d’amour.

Ses dômes et minarets baignent à cette heure dans une lumière éclatante. Des versets du Coran, fine broderie de marbre noir, entourent l’arche principale et toute la façade est pour ainsi dire semée de ravissants motifs abstraits ou floraux – pierres semi-précieuses incrustées dans le marbre blanc – qui se répètent à des milliers d’exemplaires sur les treillis et les murs entourant le tombeau de la belle Mumtaz Mahal tout au centre, et celui de son époux, le Shah Jahan, à gauche. Sa coupole de 80 pieds de hauteur y déverse à travers un double écran de marbre ciselé les rayons filtrés du soleil.

La troisième étape du voyage de Renaude Lapointe l’amène à Jaipur, la ville rose. Ce n’est pas une ville, c’est une fantaisie de pierre.

La description qu’en fait la journaliste verse peu à peu dans la sensualité.

Notre guide Sharma voue à cette ville qui l’a vu naître un culte idolâtre : il en parle comme d’une maîtresse bien-aimée, avec une voix chaude et des mots abondants : il en détaille toutes les splendeurs, qui s’étalent maintenant à nos pieds et nous partageons sa ferveur.

Comme s’il les dévoilait pour la première fois, il nous montre les dentelles de marbres du palais Amber, exquis spécimen de l’architecture rajput, ses mosaïques, ses fresques, ses jardins. Dans la chambre de la favorite du maharadjah, rendue obscure à dessein, il craque une allumette et à travers les merveilleux entrelacs du plafond, des centaines de minuscules miroirs imitent le scintillement d’autant d’étoiles. Tant de luxuriance dans les couleurs, dans les détails, nous étourdit. L’air est moite, le silence est chaud, tout, en ce lieu, invite à la volupté.

Bien avant l’internet, les enfants canadiens-français appréhendaient le monde en feuilletant l’imposante Encyclopédie de la jeunesse, publiée par la Société Grolier de Montréal à partir des années 1920. Comme pour bien d’autres, c’est là que les rêves de Renaude Lapointe ont pris naissance.

Une image nous apparaît ensuite, cent fois contemplée jadis dans l’Encyclopédie de la jeunesse, celle du fantastique Hawa Mahal, ou Palais des Vents, joyau rose devant lequel déambulent des chameaux noirs. Sa longue façade pyramidale supporte cinq étages de fenêtres en encorbellement, semi-octogonales et abondamment ouvragées, chacune surmontée de toits aux lignes courbes, d’arches, de dômes et de fleurons et chacune s’offrant au vent d’ouest qui y souffle comme dans autant de tuyaux d’orgue.

Comme le reste du récit, la conclusion de la journaliste se fait discrètement lyrique.

Au revoir, Jaipur ! Il est trop cruel de te dire adieu.

On peut naviguer dans les archives de La Presse, et d’autres journaux québécois, sur le site de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

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