Jean Lapointe 1935-2022

L’artiste qui faisait « pleurire » le Québec

Jean Lapointe, un des plus grands ambassadeurs culturels québécois des 60 dernières années, vient de rendre son dernier souffle à l’âge de 86 ans, a annoncé la Maison Jean Lapointe sur Facebook.

Cet homme de cœur et de feu, dont la carrière s’est amorcée à l’aube des années 1950, s’est autant fait connaître et admirer pour son travail d’auteur-compositeur-interprète que comme chansonnier, imitateur, humoriste et acteur.

Avec son franc-parler légendaire et son immense tendresse, exprimés tant en solo qu’en duo avec son ami Jérôme Lemay au sein des Jérolas, M. Lapointe a fait rire, sourire, pleurer, s’émouvoir et réfléchir des millions de personnes tant au Québec qu’en Europe francophone.

M. Lapointe s’est aussi illustré par son engagement social, notamment dans la lutte contre les dépendances, lui qui souffrait d’alcoolisme. Cette lutte, il l’a menée jusqu’au Sénat canadien, où il a siégé durant neuf ans à partir de 2001.

Dans les dernières années, M. Lapointe avait pris du recul et a limité ses apparitions publiques. En janvier 2022, de retour chez lui après un séjour dans un CHSLD, M. Lapointe avait accordé une entrevue à Patrice Roy de Radio-Canada où il se disait en forme, heureux et en paix.

« Je ne me sens pas vieux pantoute, affirmait-il alors. J’ai parfois des douleurs articulaires, mais, malgré ça, je suis resté jeune d’esprit et de cœur. »

Sa longue carrière a été évoquée ou racontée dans quelques ouvrages, dont une autobiographie, Pleurires, publiée aux Éditions de L’Homme en 1995, ainsi que dans un documentaire de Jean Bourbonnais, Jean Lapointe, à la vie à l’amour, sorti en 2012.

En humour et en chanson

Sixième d’une famille de sept enfants, Jean Lapointe naît le 6 décembre 1935 dans le village de Price, coincé entre Mont-Joli et Métis-sur-Mer, dans la région du Bas-Saint-Laurent. Quelques semaines avant sa naissance, son père, Arthur-Joseph Lapointe (1895-1960), est élu député libéral de la circonscription de Matapédia-Matane à Ottawa. Il occupera ce poste durant près de dix ans. Jean Lapointe est encore enfant lorsque sa famille déménage à Québec où il réside de 8 à 17 ans. C’est là qu’il fait ses premiers pas dans le monde de la chanson et du spectacle, notamment avec Raymond Pacaud et Jean-Pierre Bédard au sein du groupe les Québécaires. Déjà, il remporte des prix à la suite d’un concours de la station CKCV.

En 1954, Jean Lapointe s’installe à Montréal pour tenter sa chance dans le monde du divertissement. Sous le pseudonyme de Jean Capri, il obtient un premier contrat au Café Caprice. L’année suivante, il rencontre un autre artiste : Jérôme Lemay. Les deux hommes forment alors Les Jérolas. Durant 19 ans, ils feront la pluie et le beau temps dans le milieu, accumulant prix, éloges et contrats. Ils iront même faire un numéro au Ed Sullivan Show le 28 avril 1963.

Leur humour s’exporte jusqu’à Paris où ils font l’Olympia en première partie des spectacles de Monique Leyrac, Claude François et Dalida. Ils écrivent la pièce Méo Penché pour le film Golden Gloves de Gilles Groulx. Le duo, qui a enregistré vingt albums, se sépare en 1974.

Les problèmes de consommation d’alcool de Jean Lapointe expliquent en partie la séparation des Jérolas. Ils minent la vie du groupe et de M. Lapointe depuis 1960, selon le site de la Maison Jean Lapointe. L’artiste participe à sa première réunion des Alcooliques anonymes en 1962. Mais il fait plusieurs rechutes, se retrouvant parfois en prison, parfois à l’hôpital. En mai 1974, il entre une première fois en cure de désintoxication.

Après Les Jérolas, la carrière solo de Jean Lapointe démarre en lion avec le succès C’est dans les chansons. En 1976, il enregistre un premier album, Démaquillé, dans lequel on retrouve ce dernier tube, mais aussi Mon Oncle Edmond. Suivront plus d’une vingtaine d’albums, en solo ou avec d’autres artistes, enregistrés entre 1977 et 2012. On y retrouvera quelques pièces célèbres dont Chante-la ta chanson, Si on chantait ensemble, Pleurire, Rire aux larmes, etc.

Le succès de scène remporté par Jean Lapointe au Québec se répète lorsque ce dernier pose ses valises à plusieurs reprises en France, en Belgique et en Suisse dans les années 1980. Aux premiers spectacles tenus à la salle Bobino de Paris succèdent ceux au mythique Olympia. À sa première, le soir du 20 février 1985, c’est le triomphe. « La France est à lui », titre La Presse du jeudi 21 février 1985 dans un texte de… Jean-François Lisée, alors journaliste à La Presse Canadienne. « Jean Lapointe a pleuré de joie hier soir dans sa loge de l’Olympia après avoir salué six fois un public où on reconnaissait plusieurs visages connus », écrit le journaliste Lisée.

Des rôles en or

En 1966, les Jérolas font une apparition dans le film YUL 871 de Jacques Godbout. Puis, on verra Lapointe dans Deux femmes en or de Claude Fournier (1970) et quelques autres. En 1974, son interprétation de Clermont Boudreau, simple travailleur emprisonné à la suite de l’adoption de la Loi des mesures de guerre dans Les ordres de Michel Brault, fera date. Lapointe livre une performance remarquable. Dans son entrevue avec Patrice Roy, il évoque la scène, poignante, où son personnage se gave d’une boisson gazeuse et de chips. « J’ai pris une gorgée et les larmes se sont mises naturellement à couler, disait-il. La force de cette prise m’a beaucoup ému. »

Le comédien jouera dans plusieurs autres films dont L’eau chaude l’eau frette d’André Forcier, Ti-Mine, Bernie pis la gang de Marcel Carrière, J. A. Martin photographe de Jean Beaudin et même aux côtés d’Olympia Dukakis dans Never Too Late, un film de Giles Walker tourné à Montréal. En 2004, il obtient le Jutra du meilleur acteur de soutien pour son travail dans le film Le dernier tunnel d’Érik Canuel. Rebelote en 2011 alors qu’il reçoit le Jutra du meilleur acteur de soutien (À l’origine d’un cri de Robin Aubert) ainsi que le Jutra hommage pour l’ensemble de sa carrière. Il fait une courte apparition dans le film Mon cirque à moi de Miryam Bouchard en 2020.

Si son travail de comédien au cinéma a marqué les esprits, son interprétation de l’ancien premier ministre Maurice Duplessis dans la minisérie du même nom le fera tout autant. Réalisée par Mark Blandford d’après un scénario de Denys Arcand, la série connaît un grand succès et Lapointe reçoit des éloges. « J’étais Duplessis, dira-t-il en entrevue au regretté journaliste Luc Perreault de La Presse, en 1996. Le miracle, c’est que j’avais pris une voix qui n’était pas celle de Duplessis et c’est cette voix qui a fini par imposer le personnage. »

Engagement social et politique

Au milieu des années 1970, M. Lapointe suit une cure à la maison d’Ivry-sur-le-Lac (à Sainte-Agathe) de l’organisme Triple-A. Il décide alors de s’associer à l’organisme. Il inaugure la Maison Querbes en 1979 ; trois ans plus tard, celle-ci déménage dans le Vieux-Montréal. Jean Lapointe, en accord avec sa famille, y associe son nom. Il crée aussi la Fondation Jean Lapointe qui voit au financement récurrent des activités de la maison par le biais d’un téléthon. Après 13 éditions, celui-ci s’arrête en 1998 : l’intérêt des donneurs s’est essoufflé. Malgré des difficultés de parcours, la maison existe toujours au même endroit. Le 8 mars 2019, on annonçait qu’Anne Elizabeth Lapointe, fille du chanteur et humoriste, en prenait la direction générale. Depuis sa fondation, plus de 40 000 personnes y ont séjourné pour traiter des problèmes de dépendance. L’organisme a aussi fait beaucoup de prévention, notamment auprès des jeunes.

Neuf ans plus tard, le jour de ses 75 ans, M. Lapointe a quitté le Sénat où il a tenté, sans succès, de faire adopter un projet de loi contre les appareils de loterie vidéo dans les bars et restaurants. Il a quitté Ottawa amer, disant ne pas aimer la politique et dénonçant l’obstruction systématique des conservateurs depuis leur prise du pouvoir en 2006. Dans son entrevue avec Patrice Roy, il a affirmé être devenu souverainiste, ce qui aurait sans doute enchanté son grand ami Félix Leclerc : « Ça va venir un jour ou l’autre, l’indépendance du Québec. Je le souhaite. »

Des drames et des revers

Après leur séparation de 1974, Jean Lapointe et Jérôme Lemay ne se parlent plus durant des années. Mais la réconciliation viendra. Il reformeront Les Jérolas le temps d’un numéro en 1993. Puis, en 2010 et 2011, ils reforment leur duo et donnent une dizaine de spectacles. La grande rentrée montréalaise est annoncée pour le 31 mars 2011 au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts. Mais ce soir-là, Jérôme Lemay a un malaise juste avant l’entracte. La deuxième partie du spectacle est annulée, comme les représentations subséquentes. On lui diagnostique une anémie. Trois semaines plus tard, le 20 avril, M. Lemay décède d’un cancer, à 77 ans.

Selon le site Star Québec, Jean Lapointe est le père de sept enfants. Son fils Jean-Marie, comédien et animateur, a suivi ses traces. En 2007, ils ont même monté un spectacle ensemble, Faces à farces. Plusieurs drames ont traversé la vie de Jean Lapointe, dont la mort de ses épouses Marie Poulin et Cécile Morin-Labelle, de ses frères Gabriel et Anselme. En 2007, il est contraint de faire faillite. En mai 2016, au cours d’une rencontre avec La Presse, il disait se remettre d’un cancer du poumon.

Malgré les coups durs et les revers, M. Lapointe demeure un des plus grands artistes de l’histoire du Québec.

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