Montréal

Difficile cohabitation autour du refuge de la Place Dupuis

Des commerçants du Village gai de Montréal s’inquiètent de l’afflux de  sans-abri autour du refuge de l’Hôtel Place Dupuis, où les actes d’incivilités font fuir la clientèle, déjà clairsemée par la crise sanitaire.

« C’est la misère humaine sur Sainte-Catherine Est ! », lance le directeur général de la Société de développement commercial du Village, Yannick Brouillette, qui dénonce le « sentiment d’insécurité grandissant » vécu par la clientèle et les travailleurs du secteur.

Mercredi soir, vers 17 h, une quarantaine de personnes attendaient dans le froid mordant de pouvoir entrer au refuge, qui ouvre ses portes à 20 h. Quelques-uns chahutaient, d’autres tapaient du pied pour se réchauffer.

« On a juste hâte de rentrer, on ne veut pas déranger personne », assure Karine, alors qu’elle patiente en file avec son copain Sébastien, en tentant de se protéger du vent avec un sac de couchage. « On veut juste prendre une douche chaude. »

Mais les utilisateurs du nouveau refuge ne sont pas toujours aussi calmes, selon Yannick Brouillette.

« On voit des comportements violents, des altercations, des gens en psychose, des transactions de drogue, des gens qui urinent… Rien ne va plus ! »

— Yannick Brouillette, directeur général de la Société de développement commercial du Village

« Plusieurs de mes clientes ont peur quand elles entrent dans mon commerce et qu’il y a des attroupements devant », se désole Cherry Nguyen, propriétaire d’Ongles Cherry, qui se trouve en face de Place Dupuis.

« Le matin, tout le monde sort en même temps et se retrouve dans la rue. Ça fait un climat très difficile. Il faut aider les itinérants, mais ce n’est peut-être pas une bonne idée de faire ça ici », observe Youssef Abbas, employé d’un café situé tout près.

200 personnes par soir

Depuis le 3 novembre, l’Hôtel Place Dupuis a été converti en refuge pour sans-abri de 380 places. Il reçoit actuellement environ 200 personnes par soir, indique Samuel Watts, directeur général de la Mission Bon Accueil, qui gère l’établissement.

« Mais aussitôt que la température va descendre, ça va se remplir », note-t-il.

M. Watts reconnaît que la situation n’est « pas facile ». « Deux cents personnes qui arrivent en même temps pour rentrer à 20 h, des personnes vulnérables, en situation de précarité, ça pose des défis », dit-il.

Les responsables travaillent notamment à améliorer la file d’attente, actuellement délimitée par des barrières métalliques dans le parc Émilie-Gamelin, en face de Place Dupuis. « On va réduire le nombre de personnes qui doivent attendre dehors dans le froid », explique Samuel Watts.

Mais ça ne sera pas suffisant, dit Yannick Brouillette. « Ce qu’on demande, c’est plus de policiers, plus de ressources psychosociales et une brigade de propreté », sur Sainte-Catherine entre Saint-Denis et Beaudry, dit-il.

Pénurie de personnel

Jeudi, à 17 h, l’arrondissement de Ville-Marie organise une « séance virtuelle d’information et d’échanges » à ce sujet. M. Brouillette espère voir des réponses favorables à ses demandes.

Les autorités municipales donneront notamment des informations sur la nouvelle « brigade de cohabitation sociale » qui est prévue pour le secteur.

Les organismes communautaires qui viennent en aide aux itinérants ont cependant du mal à répondre aux besoins en raison d’une pénurie de personnel qualifié. « On a les subventions, mais on n’a pas tous les employés pour faire les interventions », s’inquiète Émilie Fortier, directrice des services à la Mission Old Brewery, responsable d’un service de navettes entre les refuges et les autres ressources pour sans-abri.

Par exemple, son département compte une trentaine de postes vacants sur 80. « Il faut développer des solutions, mais tous les nouveaux projets demandent de nouveaux employés », indique-t-elle.

Camping d’hiver

Pendant ce temps, plusieurs dizaines d’irréductibles se préparent à passer l’hiver sous la toile, au village de tentes érigé le long de la rue Notre-Dame, dans Hochelaga-Maisonneuve.

« Je suis mieux ici que dans un centre d’hébergement où il y a un suivi obligatoire, où on est traités comme des enfants, comme des numéros. »

— Jacques Brochu, campeur au village de tentes érigé le long de la rue Notre-Dame, dans Hochelaga-Maisonneuve

« Il fait 12 degrés à l’intérieur, juste grâce aux lampions », note-t-il en nous montrant comment il a isolé sa tente pour la saison froide.

Quelques campeurs ont quitté l’endroit, mais une centaine de tentes sont toujours habitées. Plusieurs génératrices, fournies par des donateurs, alimentent en électricité des radiateurs portatifs. Certains cuisinent toujours sur des réchauds ou des barbecues, alors que d’autres s’alimentent grâce aux dons qui sont recueillis.

Maxime Blanchard s’affaire justement à installer une nouvelle tente avec Marcel Wery, qui est passé pour donner du matériel de camping.

Le jeune homme n’a pas peur du froid. « J’ai passé l’hiver dernier dans ma tente sur le mont Royal », confie-t-il. Il préfère sa tente plutôt qu’un refuge comme celui de Place Dupuis, « où on met les gens dehors à six ou sept heures le matin », dit-il.

« Tout le monde n’est pas équipé mentalement et physiquement pour camper au froid, mais on tente de s’entraider », dit Guylain Levasseur, installé avec sa roulotte en bordure du campement, qui agit comme coordonnateur pour redistribuer les dons de la population.

Son prochain défi : assurer l’alimentation en eau, maintenant que la Ville a coupé l’eau dans le parc en face. Il est sûr d’y arriver, assure-t-il, en montrant fièrement deux gros bidons qui seront bientôt installés pour les campeurs.

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