Aaron Sorkin

Comme un écho trop fort

Un gouvernement misant sur la loi et l’ordre. Des protestataires pacifiques chargés violemment par les forces policières. Un système de justice gangrené par le racisme systémique. Quand Aaron Sorkin a commencé le tournage de The Trial of the Chicago 7, qui relate des évènements survenus en 1968, il n’aurait jamais pu imaginer à quel point l’effet de miroir avec notre époque serait saisissant. Et inquiétant. Le célèbre scénariste, qui signe son deuxième long métrage à titre de cinéaste, s’est confié à La Presse.

Contrairement à ce que nous pourrions croire, The Trial of the Chicago 7 est un vieux projet. Quand Steven Spielberg a eu l’idée de porter à l’écran l’histoire de ceux qu’on a surnommés à l’époque les Sept de Chicago, Aaron Sorkin était déjà un scénariste réputé, mais pas encore un cinéaste.

« C’était en 2006, rappelle-t-il au cours d’un entretien accordé mardi à La Presse. Steven m’a invité chez lui un samedi matin pour me parler de ce projet, parce qu’il souhaitait que j’en écrive le scénario. J’ai répondu oui tout de suite et lui ai dit que je trouvais l’idée formidable et que j’avais très hâte de m’y mettre. Sauf qu’en sortant, j’ai tout de suite appelé mon père pour lui demander ce qu’il savait de cette histoire, car je n’en avais aucune idée ! Bien sûr, j’ai fait mes devoirs depuis et je me suis beaucoup documenté. Mais le film a été reporté d’année en année et j’ai cru un moment qu’il ne se ferait jamais. »

Un nom : Donald Trump

En 1969, les Sept de Chicago ont été jugés pour conspiration dans un procès qui a duré plusieurs mois. Le gouvernement de Richard Nixon, nouvellement au pouvoir, a tenu à poursuivre en justice ces protestataires pacifiques, accusés d’avoir provoqué des violences dans les rues de Chicago lors de manifestations organisées pendant que le Parti démocrate tenait sa convention nationale, en 1968. Pourquoi faire écho à cette histoire plus de 50 ans plus tard ? Parce qu’elle résonne d’une façon incroyable avec l’actualité.

« L’élément déclencheur pour remettre ce projet sur ses rails a un nom : Donald Trump, explique Aaron Sorkin. Dans ses rassemblements, il est devenu nostalgique du ‘‘bon vieux temps’’où l’on pouvait tabasser les protestataires, les frapper au visage et les sortir sur des brancards. Bref, c’était comme si on revenait en 1968. C’est là que Steven [Spielberg] a dit : c’est maintenant le temps de faire ce film. Puisque j’avais déjà réalisé Molly’s Game, il a souhaité que je me charge de la réalisation aussi.

« Quand on a commencé le tournage l’hiver dernier, poursuit-il, cette histoire faisait déjà écho à notre époque, mais il n’y avait vraiment pas besoin d’en rajouter. Or, une fois le film terminé sont survenus les meurtres de George Floyd, Breonna Taylor et Ahmaud Arbery, lesquels ont déclenché dans les rues des protestations, encadrées par des policiers qui ont utilisé des bâtons et des gaz lacrymogènes. Nous revenions alors à des décennies en arrière, dans une société terriblement divisée, où la manifestation était maintenant vue comme une activité antiaméricaine. Je ne saurais dire ce que ça dit de notre société.»

« Avons-nous autant évolué que nous le pensions ? Peut-être sommes-nous restés les mêmes, affligés par une terrible maladie dont nous ne nous serions jamais débarrassés. »

— Aaron Sorkin

Un film d’aujourd’hui

Dès le départ, Aaron Sorkin a sciemment choisi de faire le pont entre les deux époques en évitant le plus possible les écueils d’une reconstitution. Bien que campé en 1968, The Trial of the Chicago 7 reste le résultat d’une approche résolument contemporaine.

« J’ai écrit le scénario en présumant que, comme moi en 2006, la plupart des gens ne connaissent pas l’histoire de cette bande. J’ai aussi été très clair avec tout le monde sur ce projet : il ne s’agit pas d’un film sur le passé, mais bien d’un film sur aujourd’hui. C’est la raison pour laquelle il n’y a pas vraiment d’iconographies des années 60, pas de protest songs non plus. Je voulais qu’il y ait le moins d’obstacles possible entre le spectateur et ce qu’il voit sur l’écran. »

Bien que très près des évènements de l’époque, ce deuxième long métrage d’Aaron Sorkin à titre de cinéaste reflète avant tout la préoccupation première de son auteur : divertir.

« Bien sûr, quand on aborde une histoire comme celle-là, nous avons la responsabilité d’être respectueux des faits, dit-il. En tant que scénaristes, nous avons aussi la responsabilité de faire un bon film, qui va divertir les gens. En cela, c’est quand même différent du travail d’un journaliste. Je verrais cela comme la différence entre un tableau et une photographie.

« Je crois toujours aux vertus du cinéma, continue Aaron Sorkin. Je crois d’ailleurs qu’une histoire à raconter reste encore la meilleure chose jamais inventée pour véhiculer une idée. Avant toute chose, avant même qu’il ait un impact quelconque sur les gens, avant qu’il soit provocant, ou pertinent, ou convaincant, un film doit d’abord être bon, au point où il donne envie de le regarder avec un bol de popcorn. Évidemment, le sujet et l’époque dans laquelle nous vivons feront sans doute en sorte que The Trial of the Chicago 7 suscitera des discussions. Mais faire un bon film divertissant reste toujours mon unique but. »

Un esprit peu tranquille

À trois semaines de l’élection présidentielle, Aaron Sorkin fait preuve d’un optimisme prudent, tout en s’inquiétant pour la suite des choses.

« La démocratie ne s’impose pas automatiquement, fait-il remarquer. Elle doit être défendue de génération en génération. Si ce n’est pas le cas, elle sera remplacée par quelque chose d’autre, on ne sait pas quoi. Cette élection n’est pas seulement la plus importante de ma vie, c’est la plus importante de l’histoire de notre pays. Je suis optimiste dans la mesure où les intentions de vote semblent aller dans la bonne direction. Mais je suis aussi inquiet, dans la mesure où même s’il perd, Trump affirme lui-même ne pas vouloir quitter son poste de façon pacifique. Je ne sais si on doit le croire ou non, mais tant que Joe Biden ne prêtera pas serment le 20 janvier prochain à midi, je n’aurai pas l’esprit tranquille. »

The West Wing et The Social Network

Par ailleurs, il convient de signaler la récente réunion de la distribution de la série The West Wing en vue d’un programme spécial, présenté dès jeudi sur la chaîne HBO Max, pour évoquer l’importance de l’exercice du droit de vote.

« Nous avons repris un épisode de la troisième saison, qui parle du vote, explique celui à qui l’on doit aussi la série The Newsroom. Nous avons tout refait comme s’il s’agissait d’une pièce de théâtre. C’est un sujet qui m’inspire beaucoup et sur lequel j’aime écrire. Il n’y a rien d’autre de prévu pour l’instant à ce chapitre, mais je ne ferme jamais la porte ! »

Son idée d’écrire une suite à The Social Network, à la condition que David Fincher accepte de la réaliser, a aussi enflammé les réseaux sociaux la semaine dernière. Qu’en est-il ?

« David et moi avons échangé quelques courriels au cours de la semaine et il sait très bien que j’ai fait exprès d’en parler publiquement pour un peu le tasser dans un coin. J’adore David et je travaillerais n’importe quand sur n’importe quoi avec lui. »

À suivre…

The Trial of the Chicago 7 (Les Sept de Chicago en version française) sera offert sur Netflix le 16 octobre.

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