Entretien avec Rhian Wilkinson

« Ce n’est pas les femmes contre les hommes »

Le manque d’occasions plutôt que le manque d’intérêt limite le développement du soccer féminin au Canada, estime l’entraîneuse des Thorns de Portland

« Les gens qui disent qu’il n’y a pas d’intérêt pour le sport féminin, je crois que c’est très archaïque de penser comme ça. » Rhian Wilkinson corrobore elle-même ses propos.

La fierté de Pointe-Claire est, depuis la fin de novembre, entraîneuse-chef des Thorns de Portland dans la National Women’s Soccer League (NWSL), « une des équipes féminines les plus connues au monde ». Elle a été engagée, au terme d’un processus rigoureux, par la directrice générale, Karina LeBlanc, son amie et ancienne coéquipière avec le Canada.

« Il y a 20 000 personnes par match ici », ajoute l’entraîneuse de 39 ans. Elle est assise dans son bureau devant un tableau où est sobrement dessinée une jolie rose, l’image de son club, surplombant un terrain de soccer. Sa conversation Zoom avec La Presse se déroule intégralement en français.

Au Canada, la conquête de la médaille d’or par l’équipe canadienne au tournoi olympique de Tokyo a été vue par 4,4 millions de spectateurs. Ç’a été l’évènement le plus regardé de la quinzaine, ici.

Ce n’est donc pas l’intérêt qui manque. Comment expliquer alors le fait que le Canada, avec ses championnes olympiques et des preuves tangibles que ce sport atteint de belles cotes d’écoute au pays, n’a pas encore sa propre ligue féminine de soccer professionnel ?

Selon Rhian Wilkinson, il y a une question d’habitude à considérer.

« On voit souvent, et seulement, les équipes masculines à la télévision », explique celle qui a remporté deux médailles de bronze avec le Canada, à Londres en 2012 et à Rio en 2016. « On comprend qu’on ne voit rien d’autre. »

Aux États-Unis, la NWSL comptera 12 équipes en 2022. Seulement 4 clubs MLS sur 28 ont un volet dans la première division féminine : les Thorns de Wilkinson, notamment, sont associés aux Timbers de Portland.

Au nord de la frontière, les hommes ont la Canadian Premier League (CPL), en plus de trois équipes en MLS. Pourquoi n’y a-t-il pas plus de clubs en Amérique du Nord qui tentent l’aventure du soccer féminin de haut niveau ?

« Il y a des équipes pour qui c’est une question de ressources, d’autres pour qui c’est une question de volonté, estime Wilkinson. C’est la même chose au Canada. Ce n’est pas que chaque membre de l’Association canadienne de soccer ne veut pas que les femmes jouent. Je pense qu’il y en a un ou deux qui s’en fichent. Mais pour les autres, ça va prendre beaucoup de ressources. »

« On commence en arrière »

Comme bien des acteurs du milieu, elle n’a pas accueilli avec grand enthousiasme l’annonce de la Women’s Premier Soccer League, qui déclarait le 7 décembre dernier « répondre à l’appel » d’une ligue professionnelle au Canada. Le hic, c’est que pour l’instant, il ne s’agirait que d’un circuit semi-pro ayant pour objectif d’« établir les fondations » d’une ligue professionnelle. Cette dernière ne verrait le jour que d’ici deux à cinq ans.

« Avant, on avait la W-League, rappelle Wilkinson. C’était la même chose, et ils l’ont complètement démantelée. On revient en arrière, avec quelque chose qui était déjà là, il y a 20 ans, mais qui est parti. C’est frustrant. »

« Nos femmes viennent de gagner l’or ! », lance-t-elle, exaspérée mais souriante, quelques instants plus tard.

Quelle serait alors l’évolution saine pour le Canada, si on écarte le semi-pro comme première avenue ? D’autant qu’il existe déjà des équipes semi-professionnelles au niveau provincial, au Québec et en Ontario, notamment. Est-ce qu’une équipe de la NWSL au Canada serait un bon début ?

« Du côté masculin, ils ont des clubs MLS, mais ça n’a pas empêché d’avoir la CPL. […] Qu’on ait des équipes au Canada qui jouent dans la NWSL, ce serait pour un certain niveau de joueuses. Mais on doit aussi les développer, les joueuses. Ce sont encore les États-Unis qui font ça avec la NCAA. »

— Rhian Wilkinson

Mais le réseau collégial américain n’est pas accessible à tout le monde. Rhian Wilkinson parle de « fortune à la naissance » ou de privilège, pour celles qui s’y rendent. « C’est comme ça qu’on développe nos joueuses en ce moment : avec de la chance. »

Elle veut aussi faire une précision importante.

« Toutes les joueuses canadiennes que je connais soutiennent les hommes. Ce n’est pas les femmes contre les hommes ! C’est comprendre que les femmes n’ont pas les mêmes occasions. C’est vraiment excitant, ce qu’ils font dans le sport masculin avec l’équipe nationale, actuellement. »

« Il n’y a rien pour moi au Canada »

Fière Canadienne, Rhian Wilkinson est aussi bien consciente qu’il n’y avait pas d’avenue pour elle, professionnellement, dans son pays natal.

« Je suis aux États-Unis, et j’adore le fait que j’ai cette occasion. J’adore aussi le fait que je suis canadienne ! Mais je n’ai pas d’occasion au Canada. Il n’y a rien pour moi. Il n’y a rien pour les athlètes qui veulent continuer dans ce sport. »

Avant les Thorns, Wilkinson avait travaillé au sein de l’équipe britannique aux Jeux de Tokyo, un contrat de six mois. Jusqu’en janvier 2021, elle était l’adjointe de Bev Priestman, sélectionneuse du Canada.

« Bev Priestman, c’est fantastique, ce qu’elle a fait, mais elle vient d’Angleterre. Il y a un seul poste au Canada, et c’est une Anglaise qui l’a. »

Ne lisez pas cela comme de la rancœur.

« Peut-être qu’on n’est pas prêts, dit-elle. C’est normal, nos entraîneuses doivent avoir de l’expérience. C’est ce qu’on commence à faire. »

« Mais comment donne-t-on de l’expérience aux entraîneuses s’il n’y a pas de place dans le jeu masculin […] et qu’il n’y a pas d’équipe féminine ? Qu’est-ce qu’on peut faire ? »

— Rhian Wilkinson

Elle ajoute ceci : « Je veux être très claire. Je pense que John Herdman [sélectionneur de l’équipe masculine], Bev Priestman et les entraîneurs des niveaux plus juniors font un travail fantastique avec notre talent au Canada. […] J’ai peur pour Bev Priestman et ce avec quoi elle doit travailler. Ce n’est vraiment pas beaucoup. »

Elle prend la parole parce qu’elle sait que le message doit venir de l’extérieur.

« C’est aux joueuses qui ont pris leur retraite et à moi de dire les choses plus difficiles, parce que Bev ne peut pas dire ça. »

La suite de notre entretien avec Rhian Wilkinson sera publiée mardi.

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