Entrevue avec Mario Leblanc, entraîneur vidéo du Canadien

Une carrière à pratiquer un métier qui n’existait pas

L’histoire commence à l’été 1996 lorsqu’un gars du Lac-Saint-Jean en appelle un autre de la Gaspésie. N’ayez crainte, ce n’est pas une anecdote de taverne.

Le premier, c’est Mario Tremblay, entraîneur-chef du Tricolore. Le second, c’est Mario Leblanc, professeur d’éducation physique dont le quotidien était loin de vibrer au rythme de celui de son interlocuteur.

Ex-hockeyeur — il a joué deux ans dans la LHJMQ au début des années 1980 —, Leblanc faisait sa petite affaire dans sa région natale. Un peu de coaching, sinon le boulot à l’école. Les deux hommes étaient alors liés par leurs conjointes respectives, deux sœurs.

Il faut croire que les talents de persuasion de Tremblay étaient redoutables. Car Mario Leblanc a « tout lâché » et a déménagé à Montréal avec sa famille afin de devenir entraîneur vidéo chez le Canadien. Un métier qui, dit-il avec candeur, « n’existait pas » à l’époque.

L’histoire ne dit pas s’il a immédiatement été un naturel dans ses nouvelles fonctions. Force est toutefois de constater qu’il avait ce qu’il fallait pour durer. Car un an plus tard, Mario Tremblay remettait sa démission. Ça aura pris 25 ans de plus pour que Mario Leblanc tire lui-même sa révérence.

Le Canadien a annoncé lundi que le Québécois se retirait du poste qu’il occupait depuis un quart de siècle. Daniel Harvey, qui jouait le même rôle chez le Rocket de Laval, le remplacera avec le grand club.

Au bout du fil, Leblanc explique avoir longuement mûri sa décision. À 59 ans, « la passion est encore là », mais son corps lui dit « de ralentir ».

Le volume de travail d’un entraîneur vidéo, profession méconnue du grand public, ressemble à celui des autres entraîneurs adjoints d’un club de la LNH. Les semaines sont longues. Les voyages, éreintants. De toute sa carrière, il calcule n’avoir raté que trois matchs.

Des problèmes de santé l’ont ralenti — il a dû être opéré au cœur. Il a perdu des proches, eux-mêmes emportés par la maladie. Quatre fois grand-père, il désire passer plus de temps avec ses filles et leurs enfants. L’heure était venue de passer la main.

Avant le dernier match de la saison, au mois d’avril, il a donc informé son patron, Martin St-Louis, que ce serait son ultime rencontre. L’entraîneur-chef l’a invité à descendre derrière le banc plutôt que suivre le match depuis les hauteurs du Centre Bell. Leblanc a toutefois décliné.

« C’était la soirée de Pierre Gervais », rappelle-t-il, à propos du légendaire gérant de l’équipement qui concluait lui aussi une longue carrière ce jour-là.

Du début jusqu’à la fin, Mario Leblanc aura donc été un travailleur de l’ombre. Sans jamais s’en plaindre.

Métier méconnu

L’entraîneur vidéo effectue un travail de moine. Résumé simplement : « On fournit tous les détails aux entraîneurs. Quand ils arrivent, tout est prêt, clés en main. »

« Tout », c’est à peu près littéralement tout ce qui peut contribuer à la préparation d’un match ou à la rétroaction après coup.

Avant une rencontre, le spécialiste décortique les derniers matchs de l’adversaire. Pendant les matchs, il est en communication avec l’entraîneur-chef et comptabilise les chances de marquer, en plus d’isoler des séquences qui pourront être consultées sur une tablette au banc des joueurs. Après la rencontre, il fournit des rapports au personnel d’entraîneurs et, sur demande, aux joueurs. Le lendemain, on redécoupe le match de la veille pour alimenter les archives et fournir du matériel en vue des réunions entre joueurs et entraîneurs.

Sans surprise, le changement le plus tangible, dans une carrière de 26 ans, s’est observé sur le plan technologique. Les cassettes et les magnétoscopes ont fait place à des ordinateurs et à des logiciels sophistiqués.

Ce que Leblanc a aussi vu évoluer, c’est le hockey lui-même. « Avant, je faisais des vidéos pour les gars qui se battaient ! », raconte-t-il. Des bagarreurs de deuxième ordre — « pas un Georges Laraque, disons… » — voulaient en savoir davantage sur leurs adversaires potentiels.

Plus sérieusement, il souligne que tout est aujourd’hui « plus spécifique », plus diversifié. Les entraîneurs sont plus nombreux, les demandes aussi. Celles pour les gardiens, pour les défenseurs, pour les unités spéciales… « Quand tout le monde jouait la trappe comme les Devils du New Jersey, il n’y avait pas beaucoup de clips à regarder… »

« Ça évolue beaucoup, et avec l’arrivée de Martin St-Louis, la game a encore changé », témoigne Mario Leblanc.

Dès son embauche, l’hiver dernier, St-Louis a dit préférer la notion de « concepts » à celle des traditionnels systèmes de jeu.

Est-ce réellement plus complexe ? « Sincèrement, oui ! », s’exclame Leblanc en riant.

« C’était nouveau pour moi et pour les joueurs, mais tout le monde s’est adapté. Martin voit les choses différemment, par exemple en sortie de zone… Il laisse plus de liberté aux joueurs, mais ils doivent apprendre à mieux lire le jeu, à choisir la meilleure option possible. »

Le Gaspésien a adoré travailler avec Martin St-Louis, le 10e entraîneur-chef qu’il ait croisé. Une « nouvelle ère » attend l’équipe, croit-il, même si les partisans devront encore faire preuve de patience avant que le réel succès soit au rendez-vous.

Il ne sera plus au cœur de l’action, mais il ne sera pas loin. Dans un rôle encore à définir, Mario Leblanc sera désormais affecté spécifiquement au développement des joueurs.

Ses montages vidéo se concentreront donc sur les jeunes espoirs de l’organisation. Un « nouveau défi » qui l’emballe, d’autant plus qu’il pourra le relever depuis le confort de son domicile, et non plus aux quatre coins de l’Amérique.

Ses cassettes appartiennent peut-être au passé. Mais du hockey, il y en aura encore beaucoup dans sa vie.

La vérité sur la tablette au banc

En retournant au banc, un joueur plonge instantanément les yeux sur une tablette afin de visionner la séquence des secondes précédentes. Cette pratique, de plus en plus en vogue dans la LNH, enrage certains partisans… et même certains entraîneurs. Mario Leblanc confirme que Luke Richardson, qui était jusqu’à récemment responsable des défenseurs du CH, n’était pas friand de cette amélioration technologique. « Il a déjà dit à un joueur : “Range l’iPad, il y a un match devant toi !” », raconte l’entraîneur vidéo. Ce dernier croit qu’il y a « du bon et du moins bon » dans ce phénomène, selon la personnalité du joueur. Pour certains, le risque est réel de « voir juste les erreurs et jamais les bons coups ». D’un autre côté, « Sidney Crosby le regarde constamment, et c’est un des meilleurs », fait-il remarquer.

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