Musée d’art contemporain de Montréal

Le vocabulaire coloré de Nelson Henricks

Le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) présente deux installations inédites de l’artiste visuel Nelson Henricks dans ses locaux temporaires de Place Ville Marie. Deux œuvres dans lesquelles on retrouve la touche unique de cet arrangeur de trames visuelles et sonores qui nous offre, en prime, 15 des portraits Screen Tests d’Andy Warhol. La totale !

Il s’agit du premier solo de Nelson Henricks au MAC. Une invitation du conservateur Mark Lanctot qui a permis à l’artiste montréalais de développer deux nouveaux projets. Nelson Henricks a travaillé cinq ans pour définir son œuvre Don’t You Like the Green of A ? (N’aimes-tu pas le vert du A ?).

Le titre de son installation est une citation de la peintre américaine Joan Mitchell (1925-1992) qui évoque la synesthésie, ce réflexe neurologique qu’avait cette ancienne compagne de Riopelle. Le phénomène se traduit par l’association, par exemple, d’une lettre à une couleur. Ainsi, une personne peut percevoir la lettre B comme étant systématiquement bleue. Un langage poétique et métaphorique dont les artistes sont souvent dotés, mais aussi les enfants.

L’artiste montréalais s’intéresse à cette particularité parce qu’il est, lui aussi, synesthète depuis sa jeunesse. Il a déjà travaillé sur le sujet dans le passé, notamment par sa thèse de doctorat. « Je voulais aborder ce problème avec le point de vue d’un autre artiste », dit-il. Ayant lu la biographie de Joan Mitchell par Patricia Albers puis contacté la Joan Mitchell Foundation à New York, Nelson Henricks a su quelles couleurs correspondaient à quelles lettres chez l’expressionniste américaine.

Cette reconstitution du vocabulaire visuel de Mitchell se traduit par une tapisserie qui recouvre la moitié de la salle d’exposition et par deux vêtements de style Arlequin que Nelson Henricks expose et porte dans une vidéo de 10 minutes. Une vidéo typique de l’artiste de 59 ans, avec un esthétisme léché, mais aussi teintée d’humour et de réflexions sur le travail de l’artiste en général. Une performance filmée dans laquelle le jeu se situe entre un artiste et un interprète de son œuvre, tel qu’un commissaire, un historien de l’art, un collectionneur, un critique d’art ou un galeriste.

Comme la correspondance lettres-couleurs s’accompagne parfois, chez certains synesthètes, d’un lien musique-couleur – c’est-à-dire qu’ils perçoivent une couleur donnée en entendant un son précis –, Nelson Henricks a fait affaire avec deux compositeurs pour le son de la vidéo, Nick Forrest et Avery Mikolič-O’Rourke. Ainsi qu’avec Jackie Gallant pour la musique. Pour plonger littéralement dans la « musique » de l’abstraction multicolore de Joan Mitchell. Une musique enjouée et agréable à écouter.

Dand la vidéo, un microphone se rapproche des couleurs, un contact qui se traduit en sons…

Cette installation sur la synesthésie s’intègre parfaitement dans la plus petite des deux salles du MAC temporaire. Plongée dans la pénombre, la deuxième salle, plus grande, accueille Heads Will Roll (Des têtes vont tomber), une installation constituée de quatre larges écrans qui projettent des actions menées durant 19 minutes par des artistes en musique, en danse, en chant, en mode et en jeu de scène, notamment Charles Brecard, Justin Gionet, Stuart Jackson, Odile Myrtil et Alex Bergeron. Des actions qui ont une composante musicale – interagir avec un tambour, jouer de la guitare ou de l’accordéon – ou sont une simple performance gestuelle.

Heads Will Roll s’expérimente fort bien en s’asseyant sur la moquette de la salle. L’œuvre est immersive, efficace, avec de belles images, mais aussi très sonore, voire bruyante. Son intensité découle de la volonté de Nelson Henricks de nous amener à considérer cette musique parfois agressante comme un moyen d’expression et d’affirmation plutôt qu’une distraction.

D’ailleurs, l’utilisation de drapeaux dans la vidéo évoque la charge de contestation ou de révolte que la musique peut incarner dans la vie et dans l’histoire. En fait, comme pour l’installation synesthétique, le son est non seulement visible, mais aussi coloré, aux sens propre et figuré. « Comme la construction d’un langage », dit Nelson Henricks.

Le MAC a aussi profité de l’expertiste commissariale de Nelson Henricks en lui donnant carte blanche pour une nouvelle présentation dans la salle vidéo. Il a choisi d’y projeter 15 des Screen Tests d’Andy Warhol, ces petits bouts de films en noir et blanc – des sortes de portraits – que le roi du pop art a créés entre 1964 et 1966. Un programme d’une heure, en silence, très reposant pour clore cette visite au MAC. Avec notamment Lou Reed, son œil qui clignote et son regard hors champ, Mario Montez en blonde pulpeuse ou encore Philip Fagan, intime de Warhol, épluchant une banane de façon suggestive…

À noter qu’un concert de percussion de Stuart Jackson sera présenté près de l’œuvre Heads Will Roll, le 30 novembre, à 18 h. Et que Nelson Henricks, grâce à une entente avec Art souterrain, aura une résidence artistique chez Ubisoft, à Montréal, l’an prochain, nous a-t-il dit : « Je suis très curieux de voir ce que je pourrai y faire, car cette boîte de jeux vidéo a des capacités en création presque infinies, son aspect en recherche et éducation est intéressant et ce sont aussi des artistes. »

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