« J’ai pensé au pire »

Denis Coderre a songé à mettre fin à ses jours dans les mois qui ont suivi sa cuisante défaite de novembre 2017. Cette révélation fait partie des segments non diffusés d’une entrevue qu’il a récemment accordée à Marie-Louise Arsenault de l’émission Dans les médias.

Ce témoignage s’ajoute à tous les autres entendus dernièrement où des personnalités publiques osent briser le silence au sujet de leurs blessures intérieures.

« À un moment donné, j’ai pensé au pire. Je me suis retenu parce que je me suis repris en main, dit-il.

— Vous avez pensé au suicide, sincèrement ? lui demande Marie-Louise Arsenault.

— Oui, tout à fait. Les passionnés sont aussi des excessifs. À un moment donné, quand tu frappes le mur, ça vient te chercher. J’étais allé dans un hôtel. Ça faisait 10 ans que je n’avais pas pris de vacances. J’ai peut-être fait une erreur, j’étais au 16e étage… Je me suis retourné, j’ai reculé parce que déjà je me sentais coupable d’avoir été un père absent. Je ne voulais pas que mes enfants deviennent des victimes à cause de moi. Ça m’a ressaisi. »

On peut entendre ces propos dans la version intégrale de l’entrevue offerte depuis vendredi sur la page Facebook de l’émission Dans les médias. Marie-Louise Arsenault m’a expliqué que ce segment n’avait pas été retenu dans la version diffusée à Télé-Québec le 22 septembre dernier, car le mandat premier de l’émission est d’aborder la question des médias, leur rôle et leur impact avec les divers invités.

Sollicité en fin de journée, vendredi, Denis Coderre n’a pas souhaité revenir sur ses propos. « Il s’est senti à l’aise avec Marie-Louise Arsenault et est allé jusque-là avec elle », s’est contentée de me dire son attachée de presse Élizabeth Lemay. Cet évènement a eu lieu quelques mois après les élections alors qu’il était en voyage.

Cette troublante confidence survient alors que nous apprenons que le joueur étoile du Canadien Carey Price recourt au programme d’aide de la LNH et de l’Association des joueurs pour se refaire une santé mentale. Ces révélations, issues de deux mondes différents, devraient nourrir notre réflexion sur l’immense pression qui s’exerce sur les personnalités publiques.

Dans cet entretien qui dure une trentaine de minutes, Denis Coderre aborde le délicat sujet du suicide après avoir rappelé qu’il avait été l’un des premiers négociateurs dans l’affaire des pensionnats pour Autochtones et évoqué le « cercle de guérison » personnel par lequel il est passé.

Marie-Louise Arsenault s’étonne alors de la comparaison que le politicien fait entre sa défaite et ce que les Autochtones ont connu. Denis Coderre hésite un instant, puis raconte l’épisode de la chambre d’hôtel.

Au cours des derniers mois, Denis Coderre a souvent parlé de la période difficile qu’il a traversée après la campagne de 2017. Il a vécu une perte d’estime de soi, une séparation de couple et des problèmes familiaux. Il a souvent dit qu’il avait eu « beaucoup de blessures » à panser.

En mai 2018, six mois après sa déconfiture, le chef d’Ensemble Montréal a confié à Paul Arcand, dans le cadre de l’émission Conversation secrète, sur les ondes de TVA, qu’il avait eu « très mal », avant de dire que « quelque chose s’était brisé » en lui.

Dans son ouvrage Retrouver Montréal, il raconte de quelle façon il a vécu la matinée du 8 novembre 2017, soit trois jours après l’éprouvante soirée électorale, alors qu’il a dû offrir une ultime conférence de presse.

Mais à Tout le monde en parle, en mars dernier, au moment d’annoncer son retour en politique municipale, on a eu droit au batailleur, à l’homme fort qui veut reprendre la place qu’on lui a retirée.

Pourquoi alors a-t-il parlé de ce chapitre sombre alors que nous sommes au beau milieu de la campagne électorale ? Je ne m’aventurerai pas sur le terrain de l’opportunisme et du calcul politique. Le suicide est un problème beaucoup trop grave et trop important pour franchir ce pas.

Je n’ai pas senti que cette confidence était un coup prévu dans cette entrevue. Elle a été faite parce qu’une porte a été habilement ouverte par l’animatrice et qu’afficher sa vulnérabilité est aujourd’hui une chose de plus en plus courante.

Parce que c’est de cela qu’il s’agit : de cette foutue vulnérabilité, celle qu’on n’ose pas montrer aux électeurs, aux collègues ou aux membres de sa famille de peur d’être jugé ou rejeté. Cette vulnérabilité qui casse notre image, qui nous rend faibles aux yeux des autres, qui nous remplit de honte.

Que de chemin parcouru au cours des dernières années pour enfin permettre aux femmes et, particulièrement, aux hommes, de laisser tomber leur armure et de montrer les blessures qu’elle cache.

Chaque fois que je vois des gens parler de leurs faiblesses, de leurs erreurs ou de leur chute, je me dis que c’est une victoire sur ce monde qui exige de nous sans cesse la perfection et la performance. Nous sommes en train de dire basta à cette maudite pression.

Que de bravoure il faut à ceux et celles qui osent dire qu’ils ont failli, qu’ils se sont trompés, qu’ils se sont heurtés à un mur. Imaginez : vous êtes à terre et vous devez trouver la force de dire aux autres dans quel état vous êtes.

Apprendre que Carey Price, idole adulée par des milliers de jeunes, réclame de l’aide pour passer à travers une bataille intérieure est d’une tristesse infinie. Mais en même temps, il y a quelque chose de formidablement inspirant là-dedans. On ne peut s’empêcher de voir là le combat d’un vrai héros.

Montrer sa vulnérabilité fait des humains plus forts, aime-t-on à répéter depuis quelque temps. On parle même aujourd’hui du pouvoir de la vulnérabilité.

Carey Price et Denis Coderre n’ont pas vécu les mêmes choses et n’évoluent pas dans les mêmes univers. Mais ils ont ceci en commun qu’ils ont eu le courage de dire qu’ils ont craqué.

Et qu’une armure, c’est dur à porter.

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