Les 20 ans du 11-Septembre

La journée qui a changé le monde

Au fil d’une journée de terreur

New York — Il y a 20 ans aujourd’hui, les pirates de l’air d’Al-Qaïda lançaient une attaque terroriste sans précédent aux États-Unis. L'opération, réglée au quart de tour, a été planifiée dès 1996 dans les grottes de Tora Bora, en Afghanistan. C’est là que Khaled Cheikh Mohamed, ingénieur pakistanais ayant fait ses études aux États-Unis, a fait part à Oussama ben Laden de son plan: lancer des avions de ligne contre des objectifs américains. Le plan a séduit le chef d’Al-Qaïda, qui y a vu un moyen de forcer les États-Unis à détaler du Moyen-Orient. Voici comment la journée s’est déroulée, d’heure en heure.

8 h 24

« Nous avons des avions »

7 h 59

Dans un ciel d’un « bleu incroyable », comme le chantera Bruce Springsteen, le vol 11 d'American Airlines décolle de Boston. Tout vire au cauchemar environ 15 minutes après son départ à destination de Los Angeles.

8 h 19

L’agente de bord Betty Ang Ong prévient le personnel au sol que le cockpit n’est plus accessible.

« Je pense que nous sommes en train de nous faire pirater. »

— L’agente Betty Ang Ong, à l’aide d’un téléphone de bord

L’un des passagers, David Lewin, qui a servi sous le drapeau israélien pendant quatre ans, vient d’être poignardé par l’un des cinq pirates de l’air à bord, probablement Satam al-Suqami. Au total, 92 personnes se trouvent dans l’avion.

Quatre minutes avant l’appel de l’agente de bord, le vol 175 de la compagnie United Airlines a décollé de l’aéroport de Boston en direction de Los Angeles. Cinq autres pirates de l’air sont à bord avec 60 autres personnes.

Cinq minutes après l’appel, c’est au tour du vol 77 d’American Airlines de prendre la route de Los Angeles. Au départ de l’aéroport international Dulles de Washington, cinq autres pirates de l’air sont présents dans l’avion avec 59 autres personnes.

8 h 24

L’Égyptien Mohamed Atta, chef des pirates de l’air, diffuse accidentellement du cockpit de l’avion du vol AA11 un message aux contrôleurs aériens qu’il destinait aux passagers et aux membres du personnel de bord :

« Nous avons des avions. Restez tranquilles et vous serez OK. »

— Mohamed Atta

Il s’écoule sept autres minutes avant que la Garde nationale aérienne ne soit mobilisée pour suivre le Boeing 767 à bord duquel Atta se trouve.

8 h 42

Un quatrième avion s’envole pour la côte Ouest, au départ de l’aéroport international de Newark avec 37 passagers, dont 4 pirates de l’air, et 7 membres du personnel à bord. C’est le vol 93 de United Airlines.

Le plan de Khaled Cheikh Mohamed, « cerveau » des attentats du 11 septembre 2001, est en marche.

9 h 06

« L’Amérique est attaquée »

George W. Bush ne se doute de rien. Fidèle à l’image du conservateur compatissant qu’il veut se donner, le président républicain visite ce jour-là l’école élémentaire Emma E. Booker à Sarasota, en Floride, où les élèves sont majoritairement noirs et hispanophones.

8 h 46

Quand le vol AA11 s’encastre dans la tour nord du World Trade Center, créant une énorme boule de feu entre les 93e et 99étages, il est en train de s’entretenir avec la directrice de l’école, Gwen Tose-Rigell, et des membres de son personnel. Environ quatre minutes plus tard, Karl Rove, conseiller présidentiel, l’informe qu’un avion s’est écrasé dans l’une des tours jumelles. Il laisse entendre qu’il s’agit probablement d’un accident impliquant un petit appareil à hélice. Et la visite du président se poursuit dans la classe de deuxième année de l’enseignante Sandra Kay Daniels.

9 h 03

Le vol UA175 percute la tour sud du World Trade Center, entre les 77e et 85étages, rendant inaccessibles deux des trois escaliers d’urgence du gratte-ciel. Deux minutes plus tard, Andrew Card, chef de cabinet de la Maison-Blanche, entre dans la classe de Sandra Kay Daniels et chuchote à l’oreille de George W. Bush : « Un deuxième avion a frappé la deuxième tour. L’Amérique est attaquée. »

Les caméras de télévision captent le choc et la confusion du président, qui reste cloué sur sa chaise devant des élèves qui se livrent à un exercice de lecture intitulé The Pet Goat. Au fond de la classe, le porte-parole de la Maison-Blanche Ari Fleischer brandit une feuille sur laquelle il a écrit en grosses lettres : « NE DITES RIEN POUR L’INSTANT. »

Le président des États-Unis ne pipe mot sur ce qu’il vient d’apprendre, se contentant d’écouter ou de commenter l’exercice de lecture pendant environ 10 autres minutes.

9 h 29

Il prononce ses premières paroles en public sur les attentats du World Trade Center dans le gymnase de l’école : « Aujourd’hui, nous avons vécu une tragédie nationale. J’ai ordonné que toutes les ressources du gouvernement fédéral soient affectées à l’aide aux victimes et à leurs familles, et qu’une enquête approfondie soit menée pour traquer et trouver ceux qui ont commis cet acte. »

9 h 37

Le vol AA77 s’écrase sur le Pentagone, siège du département de la Défense, tuant 189 personnes sur le coup. Vingt-six minutes plus tard, le vol UA93 finit sa course dans un champ de la ville de Shanksville, au sud-est de Pittsburgh, après une rébellion de passagers menée par Todd Beamer, 32 ans, qui a lancé la charge contre les pirates de l’air avec ces mots : « Let’s roll » (« On y va »).

9 h 59

« Où est passée la tour ? »

Après l’attaque du World Trade Center, le service d’incendie de New York (FDNY) orchestre la réponse la plus importante de son histoire, mobilisant toutes les ressources dont il dispose dans les cinq arrondissements de la ville. Des milliers d’autres premiers répondants et responsables de gouvernements locaux ou d’agences fédérales arrivent également sur les lieux de la catastrophe.

Mais les communications sont difficiles, voire impossibles entre les intervenants. Dans le hall de la tour Nord, le chef du FDNY, Thomas Von Essen, se plaint d’en savoir moins sur ce qui se passe que les gens dans la rue ou ceux qui voient à la télévision les tours enfumées et les images en boucle des avions qui les percutent.

Plus de 1000 personnes sont prises au piège au-dessus des zones d’impact des tours Nord et Sud. Au fur et à mesure que la fumée et la chaleur s’intensifient, les appels au 911 deviennent plus désespérés. Coincée au 83étage de la tour Sud, Melissa Doi, gestionnaire financière de 32 ans, dit à une répartitrice du 911 :

« C’est très chaud, je ne vois plus l’air… Je ne vois que de la fumée.

— OK, chère, je suis désolée, restez calme…

— Je vais mourir, n’est-ce pas ?

— Non, non, non, dites… dites vos prières.

— Je vais mourir. »

Dehors, les premiers répondants voient des personnes tomber ou sauter des plus hauts étages des tours, en tenant parfois la main d’un ou d’une collègue. En traversant West Street, une responsable du FBI, Wesley Wong, entend un pompier lui dire : « Attention aux corps qui tombent. » Elle ne comprend pas ce qu’elle vient d’entendre jusqu’à ce qu’un autre pompier lui crie, alors qu’elle se trouve près de l’une des tours : « Courez ! En voilà un ! »

Elle fige, regarde en l’air et voit un homme, vêtu d’un pantalon bleu, d’une chemise blanche et d’une cravate, les jambes et les bras écartés, en plein vol.

Les plus chanceux réussissent à sortir des tours en descendant les marches des escaliers d’urgence accessibles, où la fumée se mêle à l’odeur de kérosène. Ils croisent des pompiers qui montent en transportant leur lourd équipement. Dans la tour Nord, Jean Potter, employée de Bank of America, pose une main sur le bras de Vinnie Giammona, capitaine du FDNY.

« Faites attention », lui dit-elle en pensant qu’il ne parviendrait jamais à sortir vivant de là.

9 h 59

Beverly Eckert parle au téléphone avec son mari, Sean Rooney, qui se trouve dans les bureaux de la compagnie d’assurances AON, au 98étage de la tour Nord. Elle entend de façon distincte une forte explosion, qui se prolonge pendant plusieurs secondes. Puis elle discerne un craquement, suivi par le bruit d’une avalanche et une dernière respiration de son mari au moment où le plancher se dérobe sous ses pieds. Elle répète son nom au téléphone encore et encore.

De Brooklyn, Monica O’Leary, qui a déjà travaillé au One World Trade Center, répète à son voisin John, en observant une scène qu’elle n’aurait jamais pu imaginer : « Où est passée la tour ? Où est passée la tour ? »

En ondes depuis la première attaque de la journée, le chef d’antenne d’ABC Peter Jennings choisit de ne rien dire pendant que les téléspectateurs peuvent voir à l’écran une image qui dépasse tous les mots du dictionnaire : la tour sud du World Trade Center est disparue sous un nuage de poussière et de fumée qui se répand bientôt partout dans le sud de Manhattan.

10 h 28

La tour nord s’écroule à son tour, ajoutant à l’horreur dantesque de la journée.

14 h 39

« Un acte de terrorisme horrible et vicieux »

Plus de 2600 personnes viennent de mourir sur le site du World Trade Center. Figurent parmi les victimes 343 pompiers de New York, 37 policiers de l’Autorité portuaire, 23 membres des forces policières de la ville (NYPD) et une douzaine d’autres premiers répondants et représentants d’agences gouvernementales.

Un étrange silence succède à l’effondrement des tours, semblable à celui qui suit les tempêtes de neige à New York. Mais au lieu d’être ensevelis sous des couches de flocons blancs, les rues, les voitures et même les murs des immeubles sont recouverts d’une épaisse couche de cendres grises.

Des cendres enveloppent aussi les humains qui ont réussi à s’éloigner à temps des tours jumelles ou à s’extirper de ses débris. Des cendres qui leur donnent des allures de zombies. Le maire de New York, Rudolph Giuliani, et ses principaux collaborateurs se trouvent parmi eux. Ils sont à la recherche d’un endroit où établir un poste de commandement. Ils ne peuvent utiliser ni le Centre de commandement d’urgence de la Ville, situé malencontreusement au 23étage du Seven World Trade Center, ni le quartier général du NYPD, coupé du monde en raison de problèmes de communication.

Après avoir arpenté plusieurs pâtés de maisons, ils s’installent dans un poste de pompiers de Greenwich Village. Andrew Kirtzman, journaliste de la chaîne d’information NY1, est avec eux. Rudolph Giuliani l’a invité à se joindre à son groupe, oubliant la biographie sans complaisance que Kirtzman a fait paraître à son sujet sous le titre Rudy Giuliani : Emperor of the City.

Le journaliste connaît les nombreux défauts du maire, mais il constate qu’il est, ce jour-là, le plus calme du groupe. Ni peur ni panique n’émanent de sa personne. La ville, le pays, le monde sont à la recherche de leadership depuis le début de la journée. En l’absence du président, isolé volontairement pour sa protection, Giuliani répond à l’appel.

14 h 39

« Aujourd’hui est évidemment l’un des jours les plus difficiles de l’histoire de la ville. »

— Le maire Giuliani, d’une voix posée, lors de sa première conférence de presse de la journée

« La tragédie que nous vivons en ce moment est quelque chose que nous avons vu dans nos cauchemars. Je suis de tout cœur avec toutes les victimes innocentes de cet acte de terrorisme horrible et vicieux. Et notre objectif doit maintenant être de sauver autant de vies que possible. »

Un journaliste lui pose la question inévitable : combien de vies perdues ? Le maire lève les yeux, conscient que parmi les téléspectateurs de ce point de presse en direct se trouvent les mères, les pères, les conjoints, les amoureux et les enfants de ceux qui travaillaient dans les tours détruites.

« Le nombre de victimes sera plus grand que ce que quiconque d’entre nous peut supporter en fin de compte », dit-il.

16 h 36

Air Force One quitte la base aérienne d’Offutt, au Nebraska, pour rentrer enfin à Washington. Jusque-là, les Services secrets et les principaux conseillers de George W. Bush lui ont interdit de retourner à la Maison-Blanche. Trop risqué dans les circonstances.

20 h 30

« Notre nation a vu le mal »

Depuis sa visite à l’école élémentaire Emma E. Booker, le président des États-Unis a ainsi passé la journée dans les airs, où il ne recevait que des informations parcellaires des attentats visant son pays, ou sur des bases aériennes, d’abord celle de Barksdale, en Louisiane, puis celle d’Offutt, qui est dotée d’un bunker de commandement souterrain.

C’est à cet endroit qu’il a dirigé une vidéoconférence au cours de laquelle George Tenet, directeur de la CIA, lui a dit : « Monsieur, je crois que c’est Al-Qaïda. »

Et c’est de cet endroit que la Maison-Blanche s’est préparée pour que le président s’adresse à la nation plus tard en soirée. Mais George W. Bush a insisté pour regagner Washington. Cette fois-ci, il a fini par surmonter la résistance de son entourage.

17 h 20

Le Seven World Trade Center, édifice de 47 étages situé à un jet de pierre des tours jumelles, s’effondre à son tour, des heures après avoir été évacué. Dépassé par les évènements de la journée et aux prises avec une faible pression d’eau, le FDNY a décidé de le laisser brûler sans intervenir.

Pendant le reste de l’après-midi et jusqu’à la fin de la soirée, les recherches se poursuivent à New York pour trouver ceux qui manquent à l’appel. Munis de simples seaux en plastique, des volontaires se joignent aux premiers répondants, commençant la tâche titanesque de déblayer ce qu’on appelle déjà « The Pile » (« le tas ») mais pas encore Ground Zero, afin de trouver des survivants sous les décombres fumants.

Il y en a. Pasquale Buzzelli, ingénieur de l’Autorité portuaire de New York, est repéré par des pompiers qui réussissent à l’extirper d’une cavité à l’aide d’une corde et d’une civière. À l’ambulancier qui lui demande où il a mal, l’homme de 34 ans répond :

« Avant de parler de ça, j’ai besoin d’un téléphone. Ma femme est à la maison. Elle est enceinte de sept mois. Elle sait que je n’étais pas sorti de la tour. »

— Pasquale Buzzelli, rescapé

À Union Square Park et dans beaucoup d’autres endroits de Manhattan, des centaines, puis des milliers d’affiches photocopiées apparaissent, identifiant les personnes qui n’ont pas encore donné signe de vie. Elles serviront moins à combler les espoirs de leurs proches qu’à mettre des visages et des noms sur une tragédie innommable.

Un grand mouvement de sympathie, de solidarité et de patriotisme prend alors forme, lequel se manifeste notamment par les files de personnes prêtes à donner du sang aux hôpitaux qui en réclament. Dans le sud de Manhattan, les gens applaudissent les pompiers et les policiers qui se dirigent vers les ruines du World Trade Center. La bannière étoilée apparaît aux fenêtres.

20 h 30

George W. Bush s’adresse enfin à la nation traumatisée et endeuillée du bureau Ovale de la Maison-Blanche.

« Aujourd’hui, notre nation a vu le mal, le pire de la nature humaine. Et nous avons répondu avec le meilleur de l’Amérique – avec l’audace de nos secouristes, avec la sollicitude des étrangers et des voisins qui sont venus donner leur sang et aider de toutes les manières possibles. »

Il conclut ainsi : « C’est un jour où tous les Américains, de tous les horizons, s’unissent dans leur détermination pour la justice et la paix. L’Amérique a déjà fait face à des ennemis, et nous le ferons cette fois-ci. Aucun d’entre nous n’oubliera ce jour. Pourtant, nous allons de l’avant pour défendre la liberté et tout ce qui est bon et juste dans notre monde.

« Merci. Bonne nuit, et que Dieu bénisse l’Amérique. »

Sources :

The Only Plane in the Sky : An Oral History of 9/11, de Garrett Graff, éditions Avid Reader Press/Simon & Schuster, 2019

102 Minutes : The Untold Story of the Fight to Survive Inside the Twin Towers, de Jim Dwyer et Kevin Murphy, éditions Times Book/Henry Holt & Company, 2005

9/11 Memorial : « September 11 Attack Timeline »

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