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Trop de cerfs ici, trop de cerfs là-bas...

Il n’y a pas qu’à Longueuil où la (sur)population de cervidés fait débat. En Écosse, le nombre de cerfs frôle le million, et un rapport gouvernemental l’an dernier a recommandé d’augmenter le nombre de bêtes abattues de 180 000 à près de 250 000 par année. D’autres proposent de réintroduire des prédateurs comme le lynx et le loup. La lutte contre les changements climatiques s’est même invitée dans ce débat.

Depuis un siècle

Les inquiétudes sur la surpopulation de cerfs ne sont pas nouvelles. « On en parle depuis la fin du XIXe siècle », dit le DSteve Albon, biologiste de l’Institut de recherche John Hutton, à Dundee, qui a consacré sa carrière à ces espèces. « À partir des années 1960, on a commencé à parler d’une augmentation de la chasse pour contrôler le nombre de cerfs. Mais le rapport du gouvernement écossais publié l’an dernier a vraiment constitué un changement important ; on parle d’un nombre très élevé d’abattages [250 000]. » Selon M. Albon, les études affirmant que le nombre de cerfs continue à augmenter en Écosse errent. « Je crois que la population s’est stabilisée depuis 20 ans, notamment grâce à la chasse, et qu’elle a peut-être même diminué. » Mike Daniels, responsable du dossier des cerfs au John Muir Trust, une ONG de préservation de la nature écossaise, n’est pas d’accord. « Les données sur le nombre de bêtes tuées ne sont pas précises, mais toutes vont en augmentant, ce qui signifie que les populations continuent à grimper, étant donné qu’on n’a pas plus de chasseurs qu’avant. »

Forêts et climat

Le problème du rapport publié au début de 2020 par le gouvernement écossais, selon M. Albon, c’est qu’il préconise une densité de 10 cerfs par kilomètre carré. « C’est complètement arbitraire, dit M. Albon. Dans certains endroits, il peut y en avoir plus. Mais si on veut faire pousser des arbres pour lutter contre les changements climatiques, il en faut beaucoup moins : quatre cerfs par kilomètre carré. » Les partisans d’une augmentation de la chasse au cerf veulent justement faire de la reforestation. « Un rapport du service de foresterie du gouvernement écossais vient d’attribuer aux cerfs l’augmentation plus lente que prévu de la superficie des forêts, dit M. Daniels. On était à 10-11 % du territoire il y a 20 ans, et maintenant, on n’a que 14 %. Et ce, même si la reforestation et le chauffage au bois pour lutter contre les changements climatiques font partie des priorités du gouvernement. »

Moutons

La multiplication des cerfs pourrait être due à la diminution des troupeaux de moutons. « À partir des années 1960, les troupeaux de moutons ont explosé parce que les aides agricoles européennes dépendaient du nombre de bêtes, dit le Dr Steve Albon. Il y a eu un sommet dans les années 1990. Comme les moutons mangent la même herbe que les cerfs, ça a limité la croissance de la population. » Il y a maintenant moins de 7 millions de moutons en Écosse, selon le gouvernement, comparativement à 10 millions en 1990.

Chasse victorienne

Les associations de chasseurs, notamment l’influente Scottish Gameskeeper Association, ont protesté contre l’augmentation de l’abattage proposée il y a un an. « Leur objectif est de garder le nombre de bêtes élevé dans les grands domaines, qui contrôlent 84 % du territoire écossais, dit Mike Daniels. On y pratique la chasse victorienne, par les propriétaires ou leurs invités. » Selon M. Daniels, plus de la moitié des cerfs sont abattus par des chasseurs professionnels engagés par les terres de l’État, qui représentent 10 % du territoire.

Lynx, loup et castor

Une autre avenue est l’introduction de prédateurs du cerf aujourd’hui disparus. « On travaille beaucoup en ce moment sur la réintroduction du lynx », explique Christopher Sandom, biologiste de l’Université de Sussex qui a travaillé sur la réintroduction d’espèces disparues au Royaume-Uni. « On évoque aussi le loup et l’ours, mais honnêtement, je ne sais pas si ça va arriver. Ces espèces sont revenues dans des pays européens où elles avaient disparu parce qu’il y a des frontières terrestres, mais au Royaume-Uni, il faut une volonté politique. Il a fallu 20 ans pour réintroduire le castor, à cause de l’opposition des populations locales. » Cela dit, M. Sandom pense que le lynx pourrait avoir un impact limité sur les populations de cerfs. « Les loups pourraient être plus efficaces, mais il va probablement falloir les limiter dans des domaines clôturés. Ça va être compliqué. »

Bien-être animal

Envisage-t-on de déménager les cerfs dans des régions moins problématiques, comme ce fut le cas à Longueuil ? Non, à cause du grand nombre d’animaux et du manque de grands espaces comme au Canada, disent les experts interviewés. « Ça ne se fait pas au Royaume-Uni », confirme Eve Massie, directrice des communications de One Kind, une ONG écossaise qui lutte contre la cruauté envers les animaux. One Kind appuie l’introduction de prédateurs du cerf pour une gestion « naturelle » de leur population, ainsi que des formations supplémentaires pour les chasseurs afin de s’assurer qu’ils tuent leur bête avec un seul coup de fusil, et qu’ils privilégient les bêtes malades, tel que proposé par un rapport de janvier de la Commission écossaise sur le bien-être animal. Actuellement, seulement 15 % des cerfs abattus par des chasseurs le sont avec une seule balle.

Les cerfs écossais en chiffres

De 100 000 à 130 000

Nombre de cerfs abattus chaque année en Écosse selon les registres. 70 000 le seraient sans être enregistrés, tandis que 20 000 meurent d'une maladie ou d'un accident routier.

Source : gouvernement écossais

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