Médias

Maya Johnson, première cheffe d’antenne noire à CTV Montréal

Depuis 2016, Maya Johnson est cheffe de bureau parlementaire à Québec pour CTV. Le mois dernier, la journaliste de 36 ans est devenue la première cheffe d’antenne noire de CTV Montréal. En entrevue (en français), cette fille d’immigrés jamaïcains parle de diversité, de racisme… et du devoir de réserve que lui impose son nouveau poste.

Nous faisons cette entrevue le lendemain de la publication par La Presse d’un reportage sur Noémi Mercier, cheffe d’antenne à Noovo. Vous rejoignez Mutsumi Takahashi, dont les parents étaient d’origine japonaise, comme cheffe d’antenne à CTV Montréal. Une tendance ?

Oui, j’ai vu l’entrevue avec Noémi Mercier. Mutsumi est là depuis les années 1980, elle est très connue de la communauté anglophone. Donc, chez CTV Montréal, tous les chefs d’antenne sont des femmes et deux sur trois sont des femmes racisées. Je regardais Mutsumi, jeune avec mes parents, elle était très inspirante. Mais en grandissant, je ne voyais personne comme moi au téléjournal. Ma présence va être importante pour beaucoup de jeunes Noirs, pour mon fils [il est âgé de 16 mois].

En français, il y a aussi eu Michaëlle Jean, Mélissa François, Patrick Masbourian. Qu’est-ce que ça dit de la diversité au Québec et au Canada ?

J’ai toujours reçu des commentaires qui disaient que c’était rafraîchissant. Quand les gens issus des communautés culturelles ou des personnes racisées regardent la télé au Québec, ça se peut qu’ils ne voient pas nécessairement des gens qui leur ressemblent. Ce n’est pas la norme. Cela dit, il y a eu énormément de progrès au cours des dernières années, même des derniers mois, à cause des bouleversements sociohistoriques que nous vivons actuellement. Il y a eu une prise de conscience après le meurtre de George Floyd. C’est incroyable, quand même. Un évènement aux États-Unis, lié à la brutalité policière, qui a un impact beaucoup plus large sur les questions de représentation au sein des médias et dans tous les domaines, pas juste le journalisme.

Vous parlez de la télé au Québec. Est-ce qu’il y a une différence entre la télé en français et en anglais ?

Je ne veux pas trop me prononcer là-dessus, à cause du devoir de réserve. Comme cheffe d’antenne, je dois être neutre. Mais je remarque une différence dernièrement. Il y a eu un effort pour avoir plus de diversité dans les panels chroniques.

Quand avez-vous commencé à penser à faire du journalisme ?

Dès l’école primaire. J’ai toujours été une enfant très curieuse, j’adorais lire et écrire. Ma mère, enseignante, a beaucoup encouragé la lecture. J’ai grandi entourée de livres. À la maison, il y avait des débats et des échanges très animés sur l’actualité, la politique.

Et votre père ?

Je dois dire que ma mère, après avoir enseigné, est devenue juge de citoyenneté. Je suis très fière de ça. Mes parents sont des immigrants jamaïcains arrivés ici à la fin des années 1960, ils ont réussi ici. Mon père est conseiller financier à la Sun Life, dont il va bientôt prendre sa retraite, et est conseiller municipal à Dollard-des-Ormeaux.

Dans une lettre d’opinion publiée l’été dernier, vous évoquez la pression constante du racisme pour les Noirs et votre expérience personnelle.

Je suis sortie un peu de ma réserve journalistique pour publier ce texte d’opinion, pendant que j’étais en congé de maternité. Je suis très reconnaissante à CTV de l’avoir publié.

Récemment, Isabelle Racicot a abordé la question dans un documentaire intitulé Pour mes fils. Est-ce que la naissance de votre enfant a été un catalyseur pour la publication du texte ?

Oui, sûrement. Il est métissé, mon mari est blanc francophone, mais il reste qu’il va être considéré comme noir.

Comme vos parents sont arrivés avant la loi 101, vous avez pu aller à l’école en anglais. Avez-vous vécu l’expérience des « deux solitudes » ou connaissiez-vous à l’époque la culture québécoise francophone ?

J’ai été en immersion française dès la première année. C’était important pour mes parents. Rapidement, je me suis dit que, comme journaliste, tu ne pouvais pas uniquement te fier aux nouvelles anglophones.

Certains commentateurs ont avancé, pour expliquer ou justifier la résistance au concept de racisme systémique, que les Québécois francophones étaient jusque dans les années 1960 victimes d’oppression des anglophones et refusaient de se voir comme des oppresseurs.

En tant que cheffe d’antenne, ce n’est vraiment pas mon rôle de me prononcer sur cet enjeu. Ce que je peux dire, c’est que j’aimerais faciliter les échanges plus nuancés dans les débats extrêmement délicats. Quand tout le monde est sur la défensive ou tout le monde lance des accusations, ça ne nous mène nulle part.

Certains militants disent que les accusations, avec les manifestations contre la pièce SLĀV et le mouvement Black Lives Matter, sont justement ce qui a fait changer les choses.

Je ne me prononce pas sur les manifs. Mais ce que j’entends souvent dans les débats sur ces enjeux, ces questions clivantes, c’est que la voix de la majorité prend beaucoup de place dans les médias. Ça peut frustrer les groupes minoritaires, qui veulent tout simplement de l’écoute, que l’on comprenne leurs perspectives, leurs parcours.

Dans un portrait qu’a fait de vous Le Journal de Montréal en 2016, vous avez dit : « Si certaines personnes vivent du racisme ici, comme ailleurs au Canada, cela ne fait pas du Québec une société raciste. » Pensez-vous encore ainsi ?

Une fois de plus, mon devoir de réserve m’oblige à ne pas me prononcer. Mais je ne pense pas qu’on puisse avancer en tant que société si nous lançons des accusations et si on fait des généralisations. Pas juste pour les questions de racisme, mais en général, c’est devenu hyper divisé.

Terminons sur une histoire positive. Vous avez récemment écrit sur un barbier métissé, né d’une mère irlandaise et d’un père jamaïcain, à Québec dans les années 1830.

C’est une journaliste de Radio-Canada, Catherine Lachaussée, qui a trouvé cette histoire. Mes parents sont jamaïcains. Le fait qu’il y avait un couple interracial dans les années 1830, que la couleur de peau du barbier n’était jamais mentionnée dans les articles de l’époque, c’est fascinant. Tu penserais qu’à l’époque, il n’y aurait pas nécessairement ce vivre-ensemble, des hommes noirs qui avaient beaucoup de succès. Honnêtement, j’ai eu plus de réactions sur cette histoire que toute autre dans ma carrière. Ç’a touché les gens, noirs, blancs, anglos, francos.

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